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EGON MÜLLER, LE CHALLENGE SLOVAQUE

N° 95, HIVER 2009-2010
Les amateurs du monde entier connaissent au moins de réputation les rieslings d’Egon Müller, nés d’un des plus beaux terroirs allemands, en Sarre.
De ces vins, Egon Müller – quatrième du nom – dit tout simplement qu’il ne peut pas faire mieux que son père.
Mais après l’effondrement de la République socialiste de Tchécoslovaquie et la partition du pays en deux entités, il a saisi l’occasion de faire revivre l’ancien domaine de sa belle-famille dans la région slovaque de Stúrovo.
Deux challenges : faire sortir un terroir, et faire découvrir au monde les vins de Slovaquie, une production aussi importante que ceux d’Autriche, mais qui, faute de qualité, ne sont pas exportés.

SLOVAQUIE ~ EGON MÜLLER ~ CHÂTEAU BELÁ

De l’ancienne propriété familiale nationalisée, Egon Müller a fait un défi personnel. Pour le moment, il doit acheter les raisins d’environ 6 ha à l’actuel maître de chai, qu’il considère comme le meilleur producteur local, mais l’espoir est de pouvoir un jour récupérer une propriété de 15 ha. Les vignes sont jeunes, issues de clones de riesling peu qualitatifs de l’époque "communiste", des vignes hautes plantées à seulement 3 000 pieds/ha. De plus, il n’existe ni traces écrites ni vieilles bouteilles sur lesquelles s’appuyer, et à ce jour Egon Müller n’a pas assez de recul pour décider de faire un vin avec des sucres résiduels ou un vin sec. Toutefois, il penche plutôt pour le vin sec car il est assez peu fréquent d’obtenir beaucoup de sucres résiduels.

À la recherche du terroir perdu
Dès 1999, la tante de l’épouse d’Egon Müller commence à refonder l’ancien domaine familial, et le château, restauré, est transformé en un très bel hôtel. Les vignes sont situées sur le terroir de Muzla à la limite du village de Belá sur la rive gauche du Danube, qui forme, au sud du pays, la frontière de la Slovaquie avec la Hongrie. Les vins de l’appellation régionale Stúrovo sont peu qualitatifs, et Egon Müller a préféré mettre en avant un nom de marque – Château Belá –, du nom du château familial. Les coteaux sont exposés plein sud sur un sous-sol calcaire recouvert d’une mince couche de lœss. Le climat est continental (hivers rigoureux et étés chauds). Les pluies peuvent être fréquentes et abondantes durant l’été, voire jusqu’à la mi-octobre, au moment des vendanges.
L’entrée en scène d’Egon Müller se fait en 2001, son premier millésime slovaque, avec une ambition de qualité : vignes enherbées, très peu d’engrais, rendements mesurés (45-50 hl/ha). Le raisin est vendangé à maturité – indispensable pour valoriser le terroir –, transporté en petits cageots et déposé entier, non égrappé, dans le pressoir. Le jus subit un débourbage pendant 24 heures et, si nécessaire, un refroidissement à 16 °C. Pas de chaptalisation : le vin titre en général autour de 13°, avec plus ou moins de sucres résiduels. La fermentation a lieu en cuves Inox de 50 hl, lentement en raison du froid de l’hiver, et la fermentation malolactique est bloquée, pratique courante en pays aux étés chauds pour préserver une acidité indispensable et diminuer le risque de "piqûre" du vin. Ensuite, soutirage puis filtration de dégrossissage, suivie d’une filtration stérile lors de la mise en bouteille pour éviter que les bactéries lactiques ne s’attaquent aux sucres résiduels.
Depuis le renouveau de Château Belá, Egon Müller a fait des vins fort différents. 2001 est un vin doux avec 60 g de sucres résiduels qui équilibrent une forte acidité. En 2005 – à l’été très pluvieux –, après un tri très sévère qui a laissé 20 hl/ha avec de la pourriture noble, le vin possède plus de 60 g de sucres résiduels mais ne titre que 11,5° : « le gras du bébé cache ce qui est en dessous, le calcaire », selon la belle formule d’Egon Müller. Tout le contraire du 2003, le seul vin totalement sec du domaine, intéressant : le calcaire « à la champenoise » ressort nettement, « mais le vin est un peu trop maigre ». Il y a enfin, dit-il, les millésimes qui dévoilent mieux le terroir et sont plus typiques : 2002, 2004 et 2007 (titrant autour de 13° naturels avec 10 à 14 g de sucres résiduels et une importante acidité1). Quant au 2008, que nous n’avons pas goûté, Egon Müller place de grands espoirs en lui. Après une aération de 24 heures, une deuxième dégustation semble indiquer que le 2007 représenterait peut-être mieux l’avenir du vin, dans la veine du 2002, plutôt que le 2005, malgré le charme et la séduction évidents de ce dernier.

Le challenge
Pas d’avenir sans homme. J’ai été séduit par la rencontre avec Egon Müller. On ressent en lui une profonde intériorité avec une grande finesse de perception, une merveilleuse modestie et une vraie simplicité teintée d’humour. Cela n’empêche pas une authentique ambition. Il possède un grand respect de la tradition tout en ayant l’esprit de création. On se trouve au point de rencontre entre un homme et un terroir à révéler, terroir devant lequel l’homme s’effacera ensuite avec intelligence. Quand vous lui demandez comment il espère révéler ce terroir, Egon Müller répond qu’il faut modifier élément par élément et prendre tout le temps nécessaire pour bien analyser l’application et les résultats de chaque décision, au contraire de ce qui a été fait en Hongrie, où le tokay a été trahi.
Pour lui, trois principes de base, déjà appliqués : maintenir des rendements peu élevés, cueillir le raisin à maturité et intervenir le moins possible. Ensuite il faudra corriger une erreur en remplaçant les grandes cuves en Inox – qui conservent au vin trop de gaz carbonique et provoquent parfois une petite réduction – par des cuves en bois. Puis il faudra replanter les vignes avec de meilleurs plants et une densité de pieds plus élevée. Bien entendu, avant même tout cela, il faudra faire des choix entre un vin sec et un vin de type spätlese.
Egon Müller s’est rapidement passionné pour ce terroir. Après avoir « fait le vin de son père » – mais chaque millésime n’est-il pas une création ! –, il est en train de faire son vin, lui qui s’intéresse aux rieslings du monde entier, et tout particulièrement au vin du Clos Sainte-Hune en Alsace – dont il fait son modèle, mais sans volonté d’imitation, le terroir étant différent. Il est vraiment passionnant de se trouver aujourd’hui au point de fusion d’un homme et d’un terroir. Un formidable défi.

LA DÉGUSTATION
La dégustation a réuni dans le cours de l’été 2009 une petite équipe de dégustateurs avec pour objectif premier d’approcher un vin encore « en recherche », « en construction ».

Château Belá 2007
Belle robe pâle à reflets verts. Nez assez intense de fruits à la fois frais et confits (angélique, notamment) mêlés aux herbes aromatiques, aux épices fraîches, avec du zeste de citron et une pointe minérale. En bouche, deux perceptions, pas encore fondues : une nette sensation onctueuse, riche et grasse, avec des sucres résiduels, mais aussi un caractère acidulé avec de jolis amers et une pointe de grillé. On est proche du raisin à cette étape de l’évolution, avec une intéressante complexité. Mais en rétro-olfaction, le vin qui était opulent se ressaisit et le calcaire montre le bout de son nez. Le lendemain, à la réouverture du flacon (comme pour les autres bouteilles), le bouchon saute sous l’effet du gaz carbonique, mais cela ne nuit en rien à la dégustation. Au nez et en attaque en bouche, le côté élancé et pointu se dessine, puis le gras onctueux monte, et l’association des deux commence à se réaliser. On peut ainsi penser que le vin, en quelques années, pourra révéler d’une manière intéressante un authentique et original terroir.

Château Belá 2005
Robe plus dorée. Nez élancé, très affirmé, nettement terpénique et minéral, complexe, avec la fraîcheur d’agrumes (citron vert) et de feuilles froissées. Bouche fraîche sur une matière grasse et soyeuse, affûtée par une belle acidité, avec des sucres résiduels assez marqués (l’équivalent d’un spätlese mosellan) mais très bien intégrés par le temps. Arômes de fruits blancs bien mûrs et juteux, d’abricot, ainsi que le caractère terpénique et minéral déjà perçu, avec une belle amertume minérale en finale. Un caractère très différent du vin précédent. Un vin très séduisant et charmeur qui, par moments et pour certains dégustateurs, fait penser à un vouvray. En juin 2008, une précédente dégustation avait montré un 2005 encore réduit et soufré, une sensation qui se dissipait à l’aération, mais le vin, tout en laissant deviner son caractère actuel, n’avait pas encore trouvé son équilibre.

Château Belá 2004
Robe plus pâle, tirant sur le vert. Pour la première fois, nez nettement « pétrolé », caractéristique du riesling sur terroir calcaire, avec de l’ananas, mais austère et tendu. En bouche, une tension droite, tranchante, avec un peu de sucre résiduel qui arrondit le côté calcaire. Une amertume de type végétal, moins subtile que celle du 2005, avec une pointe de l’âcreté du noyau de prunelle. On retrouve l’ananas, mais aussi le citron vert, tandis que la finale se développe sur les épices telles que le poivre blanc. Un vin nettement austère. Le lendemain, le vin chute.

Château Belá 2002
Un sort est jeté sur ce deuxième millésime du Château Belá auquel nous tenions particulièrement : deux bouteilles perdues et une bouteille cassée dans les transports, une parvenue à bon port… mais bouchonnée ! Pourtant, on devine une belle minéralité "pétrolée", saline, citronnée, très tendue, avec de l’ananas. On retrouve une unité, mais très différente de celle du 2005 : beaucoup plus directionnelle et droite, avec une sensation d’équilibre du sucre, de l’acidité, de l’alcool et du terroir qui se dégage très nettement. On se demande si le 2007 ne va pas évoluer vers ce type qui semble – autant qu’on ait pu le deviner – plus qu’intéressant, peut-être le début de la révélation d’un grand terroir.

L’acidité est mesurée en équivalents d’acide tartrique (à la différence de la France qui mesure en équivalents d’acide sulfurique) : 9 g en 2001, entre 7 et 9 g en 2002, 2004 et 2007.
En France, c’est la maison Giraud Distribution à Äy qui distribue les vins allemands et slovaques d’Egon Müller auprès des revendeurs. Prix public conseillé du Château Belá 2008 : environ 17 € TTC.
Type « vendange tardive » selon les catégories des vins allemands.
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