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10 janvier 2016 Rencontres > Portraits

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Even Bakke

R&B N°119 – Hiver 2015/2016


Norvégien par ses parents, Américain par son lieu de naissance, œnologue dans une vie antérieure, Even Bakke a choisi le Ventoux et le Clos de Trias pour exprimer ses talents de vigneron de terroir.

De l'œnologie au terroir
Sur les contreforts du mont Ventoux où se situe le vignoble du Clos de Trias (voir pages 8 et suivantes dans ce numéro), Even Bakke ne passe pas inaperçu. Il le sait, et décrit avec humour le regard que les autres portent sur lui : « Pour eux, je suis le grand Viking qui ne fout rien dans ses vignes ! » Grand ? C’est vrai, il dépasse les deux mètres. Viking ? Toujours vrai : père et mère sont Norvégiens. Et les vignes ? Il n’y travaille peut-être pas beaucoup mais il les arpente souvent, courbé sur les ceps. Adepte de Rudolf Steiner, le penseur de la biodynamie, et de Masanobu Fukuoka, père de l’agriculture naturelle, Even Bakke accorde la prédominance au métier de viticulteur sur celui de vinificateur. Sans doute parce que, avant de s’installer dans le Ventoux, il a fait le tour de toutes les techniques œnologiques, en Californie et en Australie, au point d’en avoir une indigestion.
Né au Colorado où ses parents s’étaient expatriés, Even découvre le vin en Norvège où il fait ses études, à l’occasion de petits boulots estudiantins de sommelier. Alors, en 1993, diplôme d’économie en poche, il s’embarque pour la Californie où il veut apprendre à faire du vin à l’université de Davis, la Sorbonne des “winemakers” américains. Une fois diplômé, il exerce ses talents pendant treize ans dans diverses propriétés : « Aux USA, la plupart des domaines achètent les raisins ; il est fréquent que les winemakers ne passent qu’une fois par an dans les vignes. En Australie, où j’ai travaillé, c’est pareil. On dit, en plaisantant, que les raisins poussent dans les camions. Le vin est déconnecté du terroir. »
Mais, non content de faire du vin, Even Bakke aime aussi le déguster et le boire. Progressivement, ses goûts l’éloignent du vin “produit”. Gagné par l’envie d’en vinifier un qui traduise exactement le terroir et la vigne dont il est issu, il décide de se lancer dans la carrière de vigneron dans la vieille Europe.
Son choix se porte sur la France. Peut-être parce qu’il avait entre temps épousé la fille d’un vigneron champenois, Bruno Paillard. Peut-être aussi parce qu’il est convaincu que notre pays est celui où se trouve la plus grande variété de terroirs et de styles. La dégustation d’un vin de Jean Marot, alors au domaine du Murmurium, le persuade du potentiel des sols du Ventoux où le foncier reste abordable.
Installé depuis 2006 au Barroux, à douze kilomètres au nord de Carpentras, il ne regrette pas son choix : « J’ai trouvé un terroir exceptionnel. Avec plus de trois cents jours de soleil par an. » Il s’entête à rechercher dans ses vins finesse et fraîcheur : « Avec la technologie, je serais capable de faire n’importe quel style de vin. Je l’ai fait en Californie. Maintenant je cherche la vérité du terroir, sa signature. »
Sa méthode ? N’en avoir aucune, précisément. « C’est embêtant pour les stagiaires et les œnologues qui m’interrogent sur mes recettes. Je leur réponds toujours : “Ça dépend” ! Je devrais me faire fabriquer des t-shirts avec cette phrase écrite dessus. Tous les winemakers pour lesquels j’ai du respect sont intuitifs, ouverts à tout, et ils ont l’humilité de ne pas prétendre avoir la réponse aux questions avant qu’elles ne se posent. »
Voilà une autre description qui convient très bien au grand Viking qui ne fout rien dans ses vignes…
Philippe Bouin