Portraits

Jacques Puisais, l’humaniste

Pendant plusieurs décennies, Jacques Puisais a animé la Paulée des vins de Loire organisée par l’accueillante famille Jallerat.  Chaque année, environ 250 vignerons, restaurateurs et journalistes s’y retrouvent, à Chartres, dans les salons du restaurant le Grand Monarque,  autour d’un magnifique déjeuner pour déguster  une sélection de vins de l’année ainsi que des millésimes plus anciens. Ces dernières années, Jacques Puisais avait laissé la place de meneur de jeu à Olivier Poussier, mais, toujours présent, il continuait d’intervenir judicieusement.

Ce fut un réel plaisir que de boire ses paroles pendant tant d’années. Cet homme de savoir, biologiste, œnologue, directeur du laboratoire d’analyses et de recherches d’Indre-et-Loire, président d’honneur de l’Union nationale des œnologues, fondateur de l’Institut français du goût, n’étalait jamais sa science. Il racontait avec poésie le terroir et le millésime d’un vin, nous faisait rêver en évoquant le travail d’un vigneron. De sa voix calme et sensible, il égayait souvent ses propos de pointes d’humour dénuées de méchanceté, accompagnées d’un petit sourire au coin des lèvres. Et si le vin le passionnait, il ne délaissait pas pour autant la table où il exprimait sa maîtrise des accords mets-vins. D’ailleurs, avec l’équipe du Grand Monarque, il participait aux choix des plats et des vins du déjeuner et se faisait un plaisir de les commenter, n’oubliant aucune des précisions sur les produits utilisés.

Je l’avais découvert en lisant un ouvrage auquel il avait participé : Les vins de Loire et les vins du Jura (Éditions Montalba, 1979 !). J’avais admiré sa précision, ses anecdotes qui illustraient parfaitement ses propos. Dans la préface, on disait de lui : « Il est l’un de ceux pour qui le vin est plus que le vin et l’amour plus que la science ».

Cet amour du vin s’incarnait dans sa volonté d’aider les vignerons. On ne compte plus les coups de pouce qu’il a pu leur donner. Dans les années 70, quand Charles Joguet, sculpteur et peintre, a repris, au pied levé, le domaine de son père, c’est Jacques Puisais qui l’a mis sur les rails et l’a aidé dans son nouveau métier à tel point que Charles est devenu, à l’époque, une référence pour les vignerons de Chinon.

Alors que le noble-joué, petit vin gris tourangeau, allait disparaître, c’est Jacques Puisais qui l’a relancé en conseillant les vignerons locaux. C’est grâce à lui qu’on peut s’en délecter sous la tonnelle quand le soleil chauffe. Car il ne méprisait pas ce « soi-disant » petit vin chargé d’histoire.

Mon ami Benoît France, le cartographe du vin, me racontait aussi les interventions passionnées et judicieuses de Jacques Puisais quand ils organisaient les séances d’accords mets-vins pour la RVF chez Alain Senderens au Lucas-Carton.

Il y a trois ans, nous nous sommes retrouvés, Jacques Puisais, Philippe Bourguignon et moi, dans l’intimité du chai de Yannick Amirault pour une verticale de ses bourgueils et saint-nicolas. Toujours avec son petit sourire, le grand homme me chuchota : « Jeune homme ! Vous ne savez pas tenir un verre ! » Je me suis retrouvé, moi, l’ancien enseignant septuagénaire, petit élève avec le bonnet d’âne sur la tête ! J’avais oublié de le tenir par le pied ! Mais nous étions d’accord pour dire que le 1948 se présentait mieux que le 1947 !

On pourra revoir cet amoureux du vin et des mots comparer avec brio un vin vieux et un plus jeune dans une courte séquence du film « L’âme du vin » (2018).

Jacques Puisais nous a quittés mais il sera toujours dans nos têtes et restera aussi dans nos verres, lui qui disait : « Dans le verre, vous avez la terre, l’air, l’homme ! ».

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