Vignobles étrangers

Napa Valley, Dunn Vineyards

Cet article a été originellement publié au printemps 2017 dans le R&B n°124
Verticale du cru Howell Mountain (Cabernet-Sauvignon) de Dunn à Paris (2016)
Cet article a été originellement publié au printemps 2017 dans le R&B n°124

Profitant d'un déplacement professionnel en Californie, j'ai eu l'opportunité de m'échapper quelques heures de San Francisco pour rejoindre la Napa Valley. 
Récit d'une vraie rencontre.

Je le cherche dans le brouhaha des stands de dégustation, par cet après-midi du 24 octobre, ensoleillé, à Yountville, au Lincoln theater. Je me présente, et il me salue avec un clin d’oeil, son panama sur la tête: « alors la Napa Valley, vous avez vu, c’est Disneyland, hein ? ».

J’avoue que je ne peux pas trop le contredire et que le spectacle de ce business du vin poussé à l’extrême (entrées de domaines ronflantes style maison et châteaux, visite de wineries organisées au pas de charge pour des cars entiers de touristes, restaurants tendance, boutiques vendant des objets estampillés à l’effigie des différents crus…) m’a semblé aussi déplacé que ce que j’avais entrevu dans la Yarra Valley aux portes de Melbourne en Australie.

Mais bon, il faut bien s’y faire, ici nous sommes en Californie, à un peu plus d’une heure de voiture au Nord de San Francisco, au pays du roi dollar, cela implique quelques aménagements conceptuels qui peuvent choquer le Frenchie que je suis...c’est certain, on est loin de l’ambiance des petites caves feutrées bourguignonnes où il faut prendre rendez-vous et où l’on déguste avec le vigneron qui vous décrit ses vins en toute connaissance de cause. Ce qui me fatigue un peu, ici, c’est de parler à du personnel commercial, qui a surtout en tête de me fourguer un carton de 6 et qui va difficilement avoir un regard objectif au-delà d’un discours tout fait.  

Il n’empêche, il me suffit de tomber sur un seul vigneron authentique, en l’occurrence Mike Dunn, pour que les apparences soient sauves. Je l’ai contacté il y a quelques semaines, profitant d’un déplacement professionnel, et il m’a donné l’idée de venir le rencontrer ici, fin Octobre, à la « paulée » des vignerons producteurs de Howell Mountain, une sous-appellation de Napa, certainement pas la moins intéressante comme on le verra plus tard.

En guise de « paulée », c’est surtout une dégustation payante à 95 dollars, avec un niveau très hétéroclite et quelques projets assez farfelus, comme ce couple dont je tairai le nom et qui arbore fièrement en guise d’accroche sa ferme intention de produire un vin noté 100 sur 100 par Parker. Nous leur souhaitons bonne chance. Il ne nous faut pas trop longtemps pour déguster quelques dizaines d’échantillons banals lors de cet évènement et décider que le vin de Mike Dunn est de loin le meilleur, avec une impression de terroir qui fait cruellement défaut aux autres, tout boisé mis à part. Ce que je cherche ici, c’est un vin qui ressemble à quelque chose, avec une identité, pas une construction technique insipide mi-maquillée, mi-standardisée qui ne m’évoque rien et ne me procure absolument aucune émotion.

En remettant les choses en perspective, l’histoire du vin en terre de Napa a quelque chose de commun avec l’histoire viticole australienne. On y a planté les premières vignes au XIX ième siècle et les premières exploitations sont le fruit du travail des pionniers. D’ailleurs, Yountville, le nom de la bourgade où j’ai rencontré Mike Dunn, célèbre le patronyme de George C. Yount, réputé être le premier à avoir planté des ceps dans cette contrée aux environs de 1840. La région de Californie prospérera avec la ruée vers l’or de 1849, l’accroissement de la population stimulant la demande de vin et donc celui, progressif, des installations de domaines et des investissements en Napa.

Le phylloxera d’abord et la Prohibition (de 1920 à 1933) mettent un coup d’arrêt terrible à cette expansion, aggravé par la grande crise de 1929. Beaucoup de vignes sont arrachées et reconverties en arboriculture. Il faudra attendre les années 1950 et 1960 pour assister à un lent redémarrage de la production, avec une accélération notable à partir de 1970 sous l’impulsion de personnalités médiatiques locales (Robert Mondavi notamment) et avec l’arrivée d’investisseurs étrangers (comme les maisons de Champagne françaises, ou le baron Philippe de Rothschild qui cofonde la joint- venture Opus One avec la famille Mondavi en 1979).

Aujourd’hui, la région compte près de 400 domaines, certains vendant leurs vins à des prix astronomiques, et les principaux cépages sont le Cabernet-Sauvignon, le Merlot, le Pinot noir (également beaucoup cultivé en vallée de Sonoma voisine), le Zinfandel (cépage local apparenté au Primitivo italien), le Chardonnay.

La Napa Valley est presque cernée par les montagnes. A l’Ouest, au Nord et à l’Est, les monts Mayacamas et la chaîne côtière Vaca Range protègent le lieu contre les influences trop océaniques du Pacifique et les chaleurs excessives du centre. Il en résulte un climat qu’on pourrait qualifier de méditerranéen, propice aux cultures. Un fort ensoleillement favorisant la maturité des baies, couplé à des soirées plutôt fraîches constituent les principales caractéristiques climatiques de la région. La proximité de la baie de San Pablo influe par le Sud de la vallée, où les brouillards et brises marines peuvent s’infiltrer en remontant, surtout dans sa partie centrale. Le sol très varié est essentiellement composé d’alluvions, de sédiments marins et de roches volcaniques issues des forces tectoniques très intenses qui ont modelé la région (faille de San Andreas, tremblement de terre de 1906).

La Napa Valley compte aujourd’hui pas moins de 16 sous-appellations ou AVAs (American Viticultural Areas), qui vont montrer des identités climatiques et géologiques très diverses selon leur situation géographique dans la vallée. Howell Mountain est historiquement l’une des premières sous-appellations à avoir été reconnue en 1983. Elle est la plus septentrionale de la partie Est, et bénéficie d’une élévation bien supérieure (430 à 670 mètres) de celle moyenne dans la vallée (qui se situe entre 0 et 100 mètres) qui lui permet de recevoir des influences océaniques directes. Il en résulte des températures moins chaudes la journée mais plus élevées le soir, associées à des précipitations supérieures mais sur des sols bien drainants de deux types principaux, soit rocailleux avec des argiles rouges riches en fer ou à dominante de cendres volcaniques décomposées. En schématisant, cela est propice à l’équilibre des vins qui vont combiner davantage d’acidité et une maturité plus régulière issue de petites baies liées au stress de la vigne et à la pauvreté naturelle des sols.

Si on devait résumer la situation du domaine Dunn actuellement, on mettrait en avant cet aspect de passation longue. Le père, Randy Dunn, a créé le domaine il y a plus de 35 ans, en 1979, rachetant des vignes existantes et bien placées qui avaient été plantées en 1972. Ces vignes-là, situées juste sous la lisière forestière, et dont le clone de Cabernet Sauvignon est inconnu, fournissaient jusqu’en 2013 la colonne vertébrale du cru Howell Mountain du domaine. Elles ont été arrachées et replantées en 2014. Aujourd’hui la production moyenne est de 30 000 bouteilles du Cabernet Sauvignon Howell Mountain et 15 000 du Cabernet générique Napa Valley.

Mike, le fils, voudrait probablement changer un peu certaines pratiques. Et Randy, le père, ne semble pas encore disposé à lui laisser les mains libres. Il décide toujours des dates de vendanges. Dans l’environnement assez technologique et sécuritaire des vins américains, où le hasard a peu de place, on ne sera pas surpris d’apprendre que le domaine a recours à des méthodes assez conventionnelles: un peu de levurage, un peu d’osmose inverse pour enlever de l’alcool et faire passer le taux juste sous les 14 degrés, ce qui donne une régularité au fil des millésimes que certains d’entre nous n’ont pas manqué de remarquer.

Est-ce finalement bien nécessaire, sachant que le degré naturel est plus proche des 14.5° ce qui reflète la belle exposition des vignes ? Je laisse la parole à Mike : « je préfèrerais ne pas enlever d’alcool au-dessus de cette ligne arbitraire des 14 degrés...C’est une solution de style pour les années chaudes lorsque le taux de sucre s’élève avant la maturité phénolique mais on pourrait aussi ajouter de l’eau comme le font beaucoup de gens. L’osmose inverse est coûteuse en argent et en temps, et c’est une pratique très régulée. C’est également une filtration et il y a probablement un effet sur le vin. »

Je me plais à penser que les vins que nous avons dégustés ne sont pas parfaits et qu’en améliorant ses pratiques (en éliminant par exemple ce levurage et cette habitude d’osmose inverse qui ne laisse pas s’exprimer tout le potentiel naturel des raisins, voire en envisageant un passage en viticulture « organic », c’est-à-dire en bio), tout en gardant ce qui participe déjà à leurs qualités intrinsèques (travail à la main dans les vignes, faibles rendements, élevages longs en fûts), les crus du domaine pourraient à l’avenir être encore bien meilleurs…Le temps nous le dira car le vin est aussi une histoire de générations, chacune pouvant légitimement questionner les choix de la précédente et les faire évoluer.

 

La Dégustation

 

Les échantillons ont été fournis par Dunn et envoyés en France pour être goûtés à Paris, dans nos locaux (printemps 2016)

Conformément aux instructions du domaine, les vins ont été redressés la veille, ouverture à 18 heures pour être servis vers 16 degrés, se réchauffant rapidement à 18 degrés dans le verre.

 

Dunn Howell Mountain 2009, Cabernet-Sauvignon

Le nez présente un boisé torréfié assez classieux, qui laisse cependant percer des notes graphitées et florales élégantes ; c’est mûr mais sans aller jusqu’au caractère cuit. En bouche, l’attaque est fraîche, avec des amers intéressants dans la trame tannique bien enrobée, d’une très légère aspérité. La matière fait preuve d’une belle constitution, elle accroche juste ce qu’il faut, avec des notes de fruit mûr, de végétal noble, de fleurs. Finale sanguine, épicée, sur des nuances d’oranges confites. Un vin complexe au charme très agréable.

 

Dunn Howell Mountain 2005, Cabernet-Sauvignon

D’un abord plus austère et fermé que le précédent, le nez délivre malgré tout des nuances de réglisse, de myrtilles et d’olives, dans un ensemble cohérent et racé. La bouche présente un caractère soyeux, tout en restant ferme, avec un jus d’une plénitude aboutie. Sans faire preuve de sécheresse, ce vin est davantage sur la retenue, il fait finalement encore très jeune. L’impression de salinité est renforcée par des amers nobles (réglisse, graphite) évoluant à l’aération vers des notes florales. Ce beau millésime encore tout en promesses garde une partie de ses secrets pour lui. Confiant pour demain.  

 

Dunn Howell Mountain 2004, Cabernet-Sauvignon

Ce vin d’un millésime tardif et difficile projette d’emblée une impression plus froide, avec des nuances olfactives d’encre, de baies sauvages, de réglisse, de goudron et d’humus, qui jouent un peu les amers décomposés. En bouche, le vin donne de la voix, il est puissant, masculin, un tantinet rugueux rustique. Derrière, des qualités de profondeur sont néanmoins perceptibles: sensations juteuses, construction, matière assez fondante et douce. L’aromatique se décline de nouveau en notes végétales et florales mais d’une maturité plus limite. Finale presque stricte et lourde pour les uns, délicate et raffinée pour les autres, sans être un grand vin, tous perçoivent un intérêt certain sur cette bouteille.

 

Dunn Howell Mountain 2003, Cabernet-Sauvignon

Ce 2003 sera pour beaucoup le préféré de la série. Le nez est assez réticent puis s’ouvre à l’aération prolongée sur un côté très mûr, avec des fruits noirs macérés, du terreux noble évoquant le sol. La bouche fait d’emblée preuve d’élégance, les qualités de jus serré, graphité, cacaoté s’imposant naturellement. L’ensemble évoque une construction assez pure, avec une belle ligne. On a de la tension jusque dans la finale salivante en filigrane, terreuse et graphitée où une claire sensation de terroir semble se dessiner. Une pointe de décadence, une pointe de sécheresse, une vraie personnalité et sans nul doute un vin parfait pour la table.

 

Dunn Howell Mountain 2002, Cabernet-Sauvignon

Millésime compliqué avec des raisins fragiles et délicats, ce 2002 nous offre un nez décadent, aux nuances sanguines, d’herbes de montagne, de mûres, de floral. En bouche, c’est une sensation iodée, coquillée qui domine (notes d’algues) évoquant la fraîcheur et un terroir d’altitude, complétée par du graphite décomposé. Ce vin a moins convaincu avec une matière plus faible, un peu en retrait, tendant à se précariser, voire à sécher à l’air. Un petit manque de netteté.

 

Dunn Howell Mountain 2001, Cabernet-Sauvignon

La couleur est très marquée et le nez développe des notes empyreumatiques type cuir, réglisse témoignant d’une certaine évolution mais toujours classieuse dans l’esprit. Des dégustateurs ont relevé une bouche faisant preuve d’une certaine sècheresse et de tannins moins fins qui rendent l’ensemble moins convaincant comme si ce vin était issu d’un millésime moins maîtrisé. On retrouve cependant le triptyque graphite, amertume, floralité dans la matière du vin puis dans la finale ce qui confère un grade honorable à cette composition où le terroir ressort de manière évidente.

 

Dunn Howell Mountain 2000, Cabernet-Sauvignon

Dernier millésime goûté lors de cette verticale, ce vin a besoin d’une forte aération car le nez n’est pas en place et manque d’abord de netteté. Il évolue positivement vers des notes camphrées, réglissées, un côté fumé, balsamique. La bouche est tendue, marquée par la salinité et l’amertume cacaotée. Elle montre des tannins enrobés et des qualités de velouté. L’ensemble est équilibré, savoureux et appelle encore l’alliance avec la table. Certains dégustateurs relèvent un petit manque de charme et une sécheresse dans la finale (café froid).