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Foreign vineyards

Afrique du Sud, carnet de voyage en "terre noire"

Cet article a été originellement publié au printemps 2017 dans le R&B n°124
Un environnement exotique pour le vignoble sud-africain; ici la propriété d'Adi Badenhorst dans le Swartland.
Cet article a été originellement publié au printemps 2017 dans le R&B n°124
AFRIQUE DU SUD > COASTAL REGION > SWARTLAND & STELLENBOSCH

Tous les amateurs français savent que l’Afrique du Sud est un producteur important, mais rares sont ceux qui ont goûté les vins locaux. va vous permettre de les approcher au travers d’un voyage dans le cœur historique du Swartland (« Terre Noire »), vaste région de ce pays contrasté, tant au plan des paysages, que des habitants ou des vins…

Située à l’extrémité australe de l’Afrique, la République d’Afrique du Sud s’étend sur 1 233 404 km² (un peu plus du double de la France). Bordée par l’océan Indien et l’océan Atlantique sur trois de ses côtés, le pays est frontalier au nord, d’ouest en est, avec la Namibie, le Botswana, le Zimbabwe et le Mozambique. L’Afrique du Sud compte trois capitales : Le Cap (capitale législative), Pretoria (capitale administrative) et Bloemfontein (capitale judiciaire) mais Johannesburg, la plus grande ville, tient lieu de capitale économique. Un gouvernement démocratique est en place depuis 1994, une évolution rendue possible par la fin de la politique d’apartheid en 1991.

L’Afrique du Sud compte 55 millions d’habitants dont 80 % de noirs, 9 % de métis («coloured people»), 8,5 % de blancs et 2,5 % d’asiatiques. Onze langues officielles peuvent être parlées dont l’anglais, l’afrikaans et le zoulou, qui est la langue maternelle la plus courante dans les foyers sud-africains.

L’égalité des revenus entre les différents groupes de la population n’a pas progressé depuis la fin de l’apartheid. Néanmoins, la société sud-africaine, parmi les plus inégalitaires au monde, possède une des économies les plus développées du continent, avec des infrastructures couvrant globalement le pays qui est divisé en neuf provinces dont celle du Cap-Occidental où se trouve quasiment tout le vignoble.

Un vignoble ancien dans un pays neuf

Avec 132 000 ha de vignes (une surface équivalente au vignoble bordelais) et une production de 11,2 millions d’hectolitres, l’Afrique du Sud se situe au neuvième rang mondial de la production viticole. Bien que souvent associée aux pays viticoles du nouveau monde, elle dispose en réalité d’un vignoble relativement ancien dont les premières plantations datent de Jan van Riebeeck, gouverneur de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, avec une première vendange en 1659.

Ensuite, au début du XVIIIe siècle, grâce aux immigrants huguenots notamment (protestants français), la culture de la vigne progresse à l’est de la ville du Cap vers les localités de Stellenbosch, Paarl et Franschhoek. La notoriété du vignoble sud-africain est établie dès la fin du XVIIIe siècle avec l’exportation du vin de Constance, un liquoreux blanc. Cette première période de prospérité s’arrête pendant la seconde moitié du XIXe siècle lors de la rupture des accords commerciaux avec la Grande-Bretagne et l’apparition d’une épidémie de phylloxera vers 1880. En 1918, la création de la Koöperatieve Wijnbouwers Vereniging (KWV), coopérative regroupant 95 % des producteurs du pays, permet de structurer la filière viticole sans toutefois adopter une démarche réellement qualitative, les rendements à l’hectare restant élevés. De plus, l’apartheid donne un sérieux coup de frein à la viticulture de qualité, et la véritable renaissance du vignoble sud-africain, l’un des plus septentrionaux de l’hémisphère sud, date du début des années 1990.

 

Les plus anciennes roches de la grande région du Cap se sont formées au précambrien, entre 540 millions et 1 milliard d’années avant notre ère. Au cambrien – il y a environ 500 millions d’années - des formations granitiques ont (métamorphisé) les couches environnantes, donnant naissance à des schistes, des granites... Le vignoble sud-africain repose donc essentiellement sur des sols schisteux, granitiques et gréseux au pied des montagnes, et sablo-argileux ou alluvionnaires en plaine. Les cépages les plus plantés sont, en rouge, le cabernet sauvignon et la syrah et, en blanc, le chenin avec des rendements très élevés dans des structures vendant en vrac ou produisant pour la distillation. ), le chardonnay et le sauvignon.

 

Le vignoble sud-africain peut être divisé en grandes régions viticoles subdivisées en districts qui se décomposent en «Wards», la plus petitecatégorie catégorie des appellations viticoles. Il n’existe pas de système d’AOC comme en France, les régions viticoles de l’Afrique du Sud étant définies dans le cadre du décret sur le «vin d’origine» (Wine of Origin, abrévié WO) datant de 1973. Tous les “vins d’origine” doivent être produits sur la base de raisins issus de leur région de production sans critères ou contraintes particuliers de cépages, de pratiques culturales ou de méthodes de vinification.

Ainsi, la province du Cap Occidental, principale zone viticole d’Afrique du Sud se divise en cinq régions : Coastal Region, Olifants River Region, Breede River Valley Region, Klein Kardoo Region et une région regroupant des districts indépendants, dont Walker Bay.

La région côtière (Coastal Region), qui nous intéresse plus particulièrement, se décompose en sept districts : Cape Point, Stellenbosch, Paarl, Tullbach, Tigerberg, Darling et Swartland. À titre d’exemple, Franschoek Valley est un «Ward» du district de Paarl.

Outre le réinvestissement des noyaux historiques de Stellenbosch et Paarl, l’expansion du vignoble se fait également vers les régions d’Olifants River et de la Breede River, mais avec une production de masse sur des vignes irriguées.

Aujourd’hui, les types de structures du vignoble sud-africain sont principalement :

  •  les coopératives que l’on peut comparer aux nôtres, regroupant les producteurs autour d’une organisation de vinification et de commercialisation ;
  • les négociants, au fonctionnement proche de celui du négoce français ou européen ;
  • les «Estates», domaines embouteilleurs, à l’image des châteaux dans le Bordelais. Les fermes produisent des raisins mais ne vinifient pas toujours elles-mêmes, les vendanges pouvant être vendues. Cependant les «Estates» peuvent disposer d’une partie du vin issu de leurs vendanges pour l’écouler sous leur propre marque ;
  •  les «Wineries» pouvant posséder une partie de leurs vignes mais achetant également du raisin à d’autres producteurs afin de vinifier et de commercialiser l’ensemble sous leur propre label. Leur mode de fonctionnement se rapproche de celui des «Estates».

Notre voyage s’est plus particulièrement déroulé dans le district du Swartland et accessoirement sur celui de Stellenbosch et Paarl qui auraient certainement mérités qu’on leur consacre plus de temps…

Le Swartland et la Swartland Revolution

Après une période de transition, le Swartland produit aujourd’hui des vins très intéressants et souvent originaux grâce à certains viticulteurs précurseurs dont la démarche s’inspire fréquemment d’expériences vécues en Europe, notamment en France.

Commençant à soixante kilomètres au nord du Cap, cette vaste région dont le nom , en afrikaans, signifie «Terre Noire» fournit traditionnellement des céréales, mais abrite également de nombreux vignobles, souvent anciens et très peu étendus, non irrigués, taillées en gobelet et posés à flanc de montagne. Le climat est méditerranéen, sec et chaud (un des plus chauds du vignoble) et la vigne est rarement atteinte par les maladies cryptogamiques. La faible pluviométrie réduit fortement les rendements qui dépassent rarement les 20 hl/ha. La taille en gobelet augmente la résistance des raisins au stress hydrique et à la chaleur. Le sol, souvent composé de schistes argileux, d’où le nom “Malmesbury shale” (shale est le mot anglais pour schiste) provenant de la ville éponyme au sud de la région, contient également du granite en particulier dans la région de Paardeberg.

Regroupés au sein des «Producteurs indépendants du Swartland», certains étant qualifiés de révolutionnaires, les membres fondateurs avaient lancé en 2010 la “Swartland Revolution». Jusqu’en 2015 (édition à laquelle nous avons assisté), cette manifestation annuelle à Riebeek-Kasteel, au mois de novembre - c’est à dire au milieu du printemps austral - réunissait de nombreux participants, de la région ou d’ailleurs, notamment Vincent Carême vigneron vouvrillon, observateur attentif et impliqué du vignoble local (son épouse est sud-africaine). À travers toute la petite ville et notamment au Royal Hotel, plus vieil hôtel du pays au charme suranné, tout était organisé autour du vin et de la gastronomie. Outre de nombreuses conférences/dégustations, on pouvait goûter les dernières créations des uns et des autres, ainsi que des productions expérimentales ou des séries limitées. Un grand dîner convivial et arrosé, regroupant tous les participants, clôturait la première journée. Le changement ayant été amorcé, les membres fondateurs ont estimé devoir passer à autre chose, franchir une autre étape.

Stellenbosch

Les vins de ce district sont sans doute les plus connus et les plus exportés d’Afrique du Sud. L’Université de Stellenbosch est d’ailleurs la seule du pays à disposer d’un département d’éducation et de recherche dédié à la viticulture et à la vinification, ce qui contribue aussi à la notoriété du vignoble. Celui-ci se situe à la pointe sud-ouest du pays à l’est de Cape Town, très légèrement en retrait dans les terres, mais peu éloigné de l’océan Atlantique dont les entrées maritimes régulent la chaleur. L’amplitude thermique assez importante en été assure donc une bonne maturité des raisins. De plus, le volume des précipitations permet souvent d’éviter le recours à l’irrigation.

Les sols sont plutôt complexes avec des schistes et des granites affleurant, entrecoupés de sables gréseux et d’alluvions provenant des rivières. Les pourtours des collines entourant le Simonsberg, entre autres, sont réputés qualitatifs.

Ici, les vins rouges dominent, avec le cabernet-sauvignon, la syrah, le merlot et le pinotage, un croisement entre le cinsault et le pinot noir créé à l’Université de Stellenbosch en 1925. En vins blancs, surtout du chenin, du chardonnay et du sauvignon.

Les méthodes culturales généralement traditionnelles (de type “lutte raisonnée”) et le mode de vinification se rapprochent de ce qui se pratique couramment dans la grande région bordelaise, à quelques exceptions près. Une politique dynamique d’œnotourisme accompagne également le développement de ce district très couru.

 

LES DOMAINES que nous avons visités

Ce périple a été principalement organisé en novembre 2015 autour de la Swartland Revolution, les visites de domaines présents à cette manifestation furent donc privilégiées. Néanmoins, avant
et pendant le séjour à Stellenbosch, des contacts ont été pris, et des propriétés vues dans ce district ainsi qu’à Paarl. Seules sont évoquées les entités les plus marquantes à différents titres, viticulture,
vins, situation, structure ou mode de fonctionnement, voire notoriété. Il faut néanmoins être conscient que ces domaines sont assez atypiques, ne reflétant, ni les pratiques, ni les techniques généralement observées dans ce pays.

Adi Badenhorst près d'un vieux pied de chenin Yaïr Tabor et Vincent Carême

Dans le Swartland
AA Badenhorst Family Wines 

Adi Badenhorst gère ce domaine de 28 ha situé à environ 100 km au nord du Cap, à Kalmoesfontein précisément, dans la montagne Paardeberg. On y arrive après avoir quitté une route goudronnée et roulé une dizaine de kilomètres sur une piste déserte en latérite, sans habitations aux alentours. Terminus dans une ferme accolée à des bâtiments annexes destinés à héberger des visiteurs ou amis, l’hospitalité sud-africaine n’étant pas un vain mot. Dépaysement total assuré, avec une sensation d’être au bout du monde, dans un univers inconnu, mais on repère facilement le chai de vinification… au son. En effet, Adi Badenhorst, homme chaleureux, franc et direct, d’une quarantaine d’années, aime bien travailler en équipe et en musique, surtout celle des années 1970 ou 1980, ce qui ne l’empêche pas de prendre très à cœur son métier de vigneron. Un vrai plaisir que de boire son café, le matin dans le chai, au son des musiques de sa jeunesse !

Issu d’une famille de vignerons, Adi a effectué des études de viticulture et de chimie à l’institut d’agriculture d’Elsenburg (district de Stellenbosch), puis a suivi des stages, travaillé pendant les vendanges et vinifié à Bordeaux et en Rhône nord. Pendant neuf ans il a également été le vinificateur d’un domaine réputé de Stellenbosch.

En 2007, changement d’orientation grâce à l’achat, avec un cousin, de la ferme de Kalmoesfontein, 60 ha dont 23 ha en production. Le vignoble, planté dans les années 1950, conduit en agriculture biologique, repose sur un sol sableux recouvrant principalement du granit et un peu d’argile. Les vignes conduites en gobelet, jamais effeuillées et jamais irriguées, sont plantées larges - comme dans beaucoup de pays chauds - à 3 m par 1,25 m (ou 2 m pour les nouvelles plantations). Huit personnes travaillent sur le domaine, à la vigne et au chai, y compris pour vinifier également des raisins qu’Adi continue d’acheter à des producteurs de vignobles voisins. L’encépagement sur la ferme est très varié, avec la plupart des cépages européens classiques, et deux gammes de vins sont produites : AA Badenhorst Family Wines, objet de nos dégustations, et Secateurs pouvant être considéré comme un second vin. Outre les vins d’assemblage dégustés collectivement, nous avons goûté sur place des vins de monocépage (sémillon, grenache gris, chenin, grenache...), un effervescent « Method Platteland » (équivalent d'une méthode ancestrale), et un vin de voile.

Les principes de vinification sont simples : le moins d’interventions possibles, des raisins entiers, des fermentations dans des contenants en bois âgés ou en béton, des macérations post-fermentaires, parfois sur peaux, assez longues, des élevages sous bois en grands contenants. Le seul additif utilisé étant le soufre, à des doses totales permettant de protéger très - voire trop ? - efficacement les vins (75 mg/l en moyenne pour les rouges et 100 mg/l pour les blancs). Les vins sont francs et sincères, goûteux, parfois complexes, sans recherche de sophistication extrême, bien à l’image du vinificateur.

Chris Mullineux Yaïr Tabor et Vincent Carême

 

Mullineux & Leeu Family Wines

Cette exploitation a été initialement créée en 2007 par Andrea et Chris Mullineux, puis, avec l’aide de partenaires actionnaires et en rachetant progressivement leurs parts, le domaine Mullineux & Leeu Family Wines a vu le jour sous sa forme actuelle. Mais c’est surtout en acquérant en 2014 la ferme de Roundstone - sur les pentes de la montagne du Kasteelberg, entre Malmesburry et Riebeek Kasteel - que le domaine trouve sa véritable identité. En effet, à l’origine, tous les raisins étaient achetés à des exploitations avoisinantes, y compris Roundstone, dont les pratiques culturales étaient pilotées par le tandem Mullineux avec le concours actif de Rosa Kruger, spécialiste des sols des vignobles sud-africains. Cette politique d’achat va perdurer, car les 15 ha actuels - 20 autres sont en projet de plantation - ne suffiront pas à assurer le volume de vin souhaité, et la diversité des approvisionnements concourt à la complexité des vins, selon Andrea et Chris.

Andrea, originaire de Californie, assure la responsabilité de la production grâce au bagage technique en viticulture et œnologie acquis à UC Davis (Université de Californie à Davis) et lors de stages, notamment à Châteauneuf-du-Pape. Chris, natif d’Afrique du Sud, comptable et gestionnaire de métier, s’est formé ultérieurement et a travaillé dans le sud de la France et en Californie. Huit personnes collaborent sur cette exploitation.

A Roundstone, le sous-sol de schistes anciens profonds - datant d’environ 500 millions d’années - est recouvert de schistes bruns mêlés de quartz, d’argile et de dépôts de colluvions provenant du sommet de la montagne du Kasteelberg (la fameuse « Table Moutain » qui domine Le Cap). Des achats de raisins issus de vignes sur granite décomposé de la montagne de Paardeberg complètent la palette, de même que d’autres, issus de terroirs riches en oxyde de fer et situés vers Malmesburry.

Compte tenu de leur nature très décomposée, les sols, généralement recouvert de mulch à base de paille, ne sont pratiquement pas travaillés car ils se désagrégeraient en poussière. Les conditions climatiques, faible pluviométrie et régime des vents favorable, permettent de limiter les traitements phytosanitaires avec un systémique de temps en temps.

La vinification se veut sans artifice, ni additions, ni soustractions si ce n’est du soufre (environ 70 mg/l de total pour les rouges et de 80 à 120 mg/l pour les blancs secs selon les cuvées), en levures indigènes, sans ensemencement en bactéries lactiques. Pour les blancs, on notera parfois quelques sucres résiduels (moins de 4 g/l), un élevage en barriques françaises ou en demi-muids. Les vins rouges sont peu pigés et macèrent de quatre à six semaines.

Pratiquement tous les cépages les plus connus cultivés en France sont vinifiés, et même du verdelho portugais, mais on perçoit un intérêt bien particulier pour le chenin et la syrah. Trois gammes de vins sont produites, cependant la dégustation n’a porté que sur le haut de gamme « Single Terroir Range » à l’exception des intéressants vins de passerillage.

Un domaine sérieux où tout semble réfléchi, cadré et construit, à l’image du sympathique et enthousiaste couple Mullineux. Peut-être manque-t-il un brin de folie dans cet ensemble presque parfait ?

 

Craig et Carla Hawkins Yaïr Tabor et Vincent Carême

Testalonga

Craig Hawkins et son épouse Carla gèrent cette marque existant depuis 2008, mais qui ne possédait pas de vignes jusqu’à l’année dernière, modèle d’activité assez fréquent dans le nouveau monde, notamment en Afrique du Sud. Parallèlement, Craig a vinifié dans un grand domaine du Swartland, Lammershoek pendant près cinq ans, après avoir vinifié avec Eben Sadie, et avec Tom Lubbe au domaine Matassa (à Calce, dans le Roussillon). Il a cessé de travailler à Lammershoek pour se consacrer entièrement aux vins qu’il vinifie et au domaine qu’il constitue progressivement. Actuellement, il loue une dizaine d’hectares de vignes sur des sols plus ou moins décomposés à dominante granitique sur le Paardeberg. Il a fallu qu’il remette ou fasse remettre en culture une partie de ces vignobles non exploités pendant des années. Parallèlement, il acquiert des vignes avec un objectif de 7 à 8 ha sur la même région, en liaison avec une nouvelle ferme en cours de construction.

Sa philosophie est simple : à la vigne, une culture biologique, voire biodynamique, favorisant la vie des sols et la biodiversité, évidemment sans aucune chimie ni irrigation, pour obliger la vigne à se «débrouiller» toute seule, ce qui suppose toutefois que le bon matériel végétal soit planté au bon endroit !

En vinification, pas d’artifice si ce n’est du soufre, et pas toujours, peu d’extraction, peu d’alcool et des tannins élégants avec une recherche fréquente de macération sur peaux qui développe les aspects tactiles, voire la minéralité. Certains pourraient qualifier les vins de Craig Hawkins de «nature», mais le terme nous semble ici trop réducteur.

Sur le millésime 2015, deux gammes cohabitent : Baby Bandito sur la facilité et la fraîcheur et El Bandito aux vins plus construits et aromatiques. En vins blancs, le chenin est très présent, sans oublier le muscat d’Alexandrie et le hárslevelü (cépage hongrois). En rouges, carignan, grenache et syrah prédominent, avec toujours beaucoup de fruit et peu d’alcool, ce qui convient bien dans des années où la maturité phénolique coïncide quasiment avec la maturité alcoolique. À noter également un effervescent à base de verdelho assez réussi.

 

David Sadie dans ses vignes Yaïr Tabor et Vincent Carême

David & Nadia Sadie (Paardebosch)

À l’image de plusieurs confrères, ce jeune couple différencie son activité de négoce de celle de leur domaine en créant deux étiquettes : la gamme « Paardebosch » provient plutôt des vignes en propriété autour de la ferme, et la marque « David » concerne des raisins issus de vieilles vignes du Swartland, achetés après avoir suivi les travaux à la vigne. Parallèlement, David et Nadia, installés depuis peu à Parrdebosch dans le cœur du Swartland sur la montagne de Paardeberg, achèvent la réhabilitation de la ferme et des installations.

Après avoir travaillé à différents endroits dans le monde - Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande, France (Rhône nord et Bordelais) - retour au Swartland où David a grandi et début des projets. Nadia, son épouse, spécialiste des sols, ne travaille pour l›instant que partiellement au domaine dans l’attente de l’intégrer à temps plein.

Les sols sont constitués de sable et de granite décomposés et bénéficient d’une couverture végétale (lupin) en hiver. Le climat plutôt aride et sec permet de ne pas employer de produits chimiques. La vinification est peu interventionniste et fait seulement appel au soufre. Quatre personnes travaillent sur les 16 ha de vignes en propriété qui comprennent 8,5 ha de chenin de moins de vingt ans, 3,5 ha de pinotage, 2 ha de sémillon âgés de quarante à soixante-cinq ans et 1 ha de malbec. Les achats concernent les cépages rhodaniens tant en blanc qu’en rouge. Les deux gammes de vins sont assez diversifiées et ne sont pas figées, compte tenu de la structure de fonctionnement. Un “jeune” domaine à suivre !

 

Eben Sadie dans son chai Yaïr Tabor et Vincent Carême

The Sadie Family

Ce domaine emblématique du Swartland, mondialement connu, même dans notre France parfois chauvine en matière de vins étrangers, est dirigé par Eben Sadie, avec l’aide de sa famille, frère et sœur.

Nous connaissions mal sa réputation et avons fait connaissance d’Eben lors d’un déjeuner précédant la session d’ouverture de la Swartland Revolution à Riebeek Kasteel, repas auquel participaient de nombreux vignerons, ainsi que John Platter. Eben était manifestement entouré et reconnu par ses pairs, mais son attitude ne laissait pas entrevoir au béotien présent (moi !) l’importance et l’aura de son domaine…

Après avoir travaillé dans différentes propriétés en Afrique du Sud, notamment avec Charles Back (SpiceRoute), et ailleurs (Europe, États-Unis...), il a créé ce domaine au début des années 2000. Eben Sadie se définit surtout comme vinificateur et éleveur. Il ne possède pratiquement pas de vignes mais achète des raisins ou loue des vignobles qu’il pilote en s’assurant que ceux-ci n’ont jamais été pollués par la «chimie». Il fait pratiquer une agriculture bio d’inspiration biodynamique, généralement sans irrigation, avec des rendements très faibles, de l’ordre de 15 à 18 hl/ha, voire moins. Il travaille sur 26 ha et produit annuellement un peu plus de 30 000 bouteilles sous l’étiquette Sadie Family Wines.

Nous avons notamment pu déguster en élevage les deux vins d’assemblage, Palladius (neuf cépages blancs) et Columella (cinq cépages méditerranéens rouges) en 2014, ainsi que les vins confidentiels de la gamme «Old Vine Series» en 2015, issus de vieux vignobles de la région côtière aux vignes parfois plus que centenaires et souvent franches de pied. Parmi les vins dégustés en bouteille sur place, à titre d’exemple, nous avons été particulièrement impressionnés par Mev. Kirsten 2014, pur chenin de vignes très âgées, la plus vieille datant de 1906, sur granit décomposé, dans la région de Stellenbosch et dont la vinification a débuté par une courte macération carbonique : des notes d’huiles de fruits, d’essences d’agrumes et une très belle longueur !

Une grande attention est portée au vignoble, état sanitaire, feuillage, maturité exacte, conditions de vendange, transport réfrigéré jusqu’au matériel vinaire...  Selon Eben, et son avis pertinent est partagé par beaucoup, tout doit se passer en amont, au vignoble, donc pas d’intrants en vinification, si ce n’est du soufre aux doses usuelles pour des vins de garde, de la surveillance, des vinifications sur mesure selon la parcelle et la typologie du millésime. Peuvent être utilisés les contenants suivants en vinification ou élevage : amphores, cuves bétons, œufs en béton, foudres, barriques, mais jamais d’inox. L’élevage a évolué au cours des ans avec une baisse progressive du bois neuf pour descendre aujourd’hui à 10 %, que ce soit en barriques ou en foudres.

Eben Sadie est un homme précis, organisé et très réactif qui bouillonne de projets comme introduire des cépages grecs et siciliens… Mais certains de ses vins sont parfois difficiles d’accès à la dégustation, ils ont besoin de temps et d’aération pour s’exprimer, et difficiles aussi à acquérir car ils sont rares, donc chers !

 

Callie Louw Yaïr Tabor et Vincent Carême

Porseleinberg

Callie Louw, le vigneron exploitant ce domaine, fait partie de l’entité Boekenhoutskloof dont la maison mère est située dans la vallée de Franschhoek et dont le vinificateur en chef, l’œnologue Mark Kent, est l’ami et le patron de Callie. Ce dernier a fait ses classes dans différents pays, Australie, Nouvelle-Zélande, États-Unis (Californie) et il a également travaillé en France (Bergerac et Roussillon).

Personne discrète à l’aspect plutôt réservé, voire bourru, en harmonie avec sa ferme vraiment située « au bout du monde », Callie est un véritable homme à tout faire : préparation des sols, plantation, culture et travaux en biodynamie avec le conseil de Rosa Kruger, vinification en raisins entiers, avec des levures naturelles et sans intrants, sauf du soufre, élevage en vieux foudres ou en œufs en béton, jamais de barrique, embouteillage sur place et même impression des étiquettes avec une vieille presse reconditionnée par ses soins.

Si Porseleinberg signifie montagne de porcelaine, le Kaolin étant notamment présent dans le sol accompagné de micro-schistes bleus et d’argiles, le climat aride et sec ainsi que le paysage désertique contredisent la fragilité induite par le nom du lieu. Le domaine comprend 100 ha mais à peine 20 ha sont véritablement en production avec des rendements dérisoires. De la syrah à 95 % avec quelques essais de grenache et de cinsault, et un seul vin rouge (100 % syrah) produit depuis 2010 sous l’étiquette Porseleinberg. Initialement, la maison mère souhaitait diversifier ses approvisionnements nécessaires à la gamme de produits « Boekenhoustkloof ». Mais c’est avec le meilleur des raisins cultivés dans le Porseleinberg que le vin est réalisé, et Callie ne conserve qu’environ 6000 bouteilles pour sa commercialisation propre, le reste revenant au propriétaire, c’est dire si le vin est rare... et donc cher !

Outre des essais de vinification, nous avons pu déguster sur place les millésimes 2012, 2013 et 2014 avec une belle évolution florale pour le 2012 et une structure tendue, fraîche et «pointue» pour le 2013.

Des vins vraiment authentiques, que certains n’ont pas tort de comparer à des cornas de noble origine, en harmonie avec ce vinificateur adroit !

 

Sur le district de Stellensbosch

A titre d’exemples et à l’issue de peu de visites, faute de temps, nous avons choisi trois domaines fonctionnant selon des modalités assez opposées : le premier centré sur une activité « fermière » dont la finalité est de ne produire que des raisins et du vin, dans un environnement dédié à la viticulture, sans vocation œnotouristique affichée ; le second plus proche du concept de « winery » à l’anglo-saxonne, avec une volonté plus affichée de services complémentaires à la clientèle, gage de ressources  financières ; le troisième, atypique et original de par sa structure - une « ferme » de 1250 ha - produisant du vin et vendant occasionnellement des raisins à des vinificateurs.

Vieilles vignes du domaine (Stellenbosch) Yaïr Tabor et Vincent Carême

Reyneke

Sans doute l’exploitation viticole la plus authentiquement biodynamique rencontrée pendant ce périple et peut-être la seule certifiée à ce jour en Afrique du Sud ! Idéalement située près de l’océan Atlantique - patent pour son dirigeant Johan Reyneke, ancien surfeur de compétition, et bien utile aux vignes bénéficiant de la fraîcheur marine des après-midi ensoleillés - cette propriété couvre 37 ha, vignoble inclus, et vise à l’autosuffisance. Le domaine, créé au milieu du 19e siècle, n’a jamais connu l’utilisation de produits chimiques. Quelques voisins sont également en bio et la certification Demeter date du début des années 2000 après que le vigneron eût commencé la démarche en 1992.

Les sols sont recouverts de graviers, d’argile sur une structure de sable, et de granite vieux et pauvre. Le vignoble, planté généralement à 2,5 m par 1,4 m, date des années 1980, à l’exception de quelques îlots de chenin des années 1950. Outre ce cépage, sont cultivés du sauvignon sur des pentes, de la syrah et du cabernet-sauvignon. Les vignes sont enherbées et la biodiversité est favorisée grâce à de nombreuses variétés de plantes. La tonte de l’herbe est pratiquée en fonction des différentes espèces. Si besoin est, des engrais naturels de la ferme sont employés. Seul le soufre est actuellement utilisé en traitement préventif et curatif, le cuivre ayant été arrêté récemment et remplacé par un métabolite stimulateur des défenses de la vigne pour lutter contre le mildiou. Des préparats biodynamiques sont ajoutés au compost ou appliqués directement sur les vignes en respectant les cycles naturels. Dix personnes travaillent sur la ferme, y compris à l’entretien du cheptel bovin.

En vinification, peu d’intrants si ce n’est, parfois, des vitamines ou nutriments pour aider les levures naturelles. Comme la marque Reyneke, et non la ferme, fait partie du groupe Vinimark, un vinificateur de cette structure, Rudiger Gretshel, continue de superviser les vinifications qui s’effectuent plutôt en milieu réducteur dans des vieux foudres ou des œufs en béton.

Hormis les deux vins dégustés collectivement à Paris, nous avons surtout apprécié sur place le sauvignon 2015 non variétal, à la fois gras et salin et la Réserve 2013 100 % syrah, florale, fraîche mais au boisé encore présent. Dommage toutefois que les vins, certes très qualitatifs, ne restituent pas toujours le haut degré d’exigence des pratiques culturales !

 

Leeuwenkuil

Leeuwenkuil fut en fait le point de départ de ce périple. À peine débarqués de l’avion, une dégustation d’assemblage nous attendait, surtout Vincent Carême grâce à qui ce voyage fut possible. Celui-ci devait en effet statuer sur les échantillons de chenin à retenir pour sa cuvée Terre Brûlée 2015, une présélection préalable de parcelles de cet immense domaine de 1 250 ha ayant été effectuée. Restée une structure familiale et appartenant à la famille Dreyer depuis 1851, la maison «mère» est située au nord de Stellenbosch, mais le vignoble court dans toute la Coastal Region, principalement dans le Swartland. Même si les vins réalisés par cette maison ne nous ont pas particulièrement séduits aujourd’hui, Leeuwenkuil est en cours d’évolution, surtout au plan des pratiques culturales qui lorgnent vers la bio. Des essais de conversion, auxquels Vincent Carême n’est pas étranger, sont menés sur environ 200 ha. À suivre, donc…

Vue panoramique du vignoble de Fairview Yaïr Tabor et Vincent Carême

À Paarl

Fairview

Une seule exploitation visitée dans cette région, Fairview, domaine historique s’il en est ! Cette propriété aujourd’hui emblématique, a été acquise en 1699 par Simon Van Der Stel, Gouverneur du Cap. La famille Back, originaire de Lithuanie, acheta la ferme d’origine à la famille Hugo en 1937. Fairview est progressivement devenu une « Estate », au sens où tout est produit sur une même propriété , vins bien sûr, mais également fromages de chèvre et de vache, produits dérivés (yaourts...) et prestations œnotouristiques.

Fairview dépasse largement le cadre de Paarl, car des vignobles sont également exploités dans les régions du Swartland, de Darling et de Stellenbosch, sur près de 580 ha en production, en utilisant quarante cépages pour produire cent-quatre-vingt vins différents, originaires de climats variés : à titre d’exemple, l’amplitude thermique varie de 13 à 43° entre la côte (Darling) et l’intérieur du Swartland à la saison chaude ! La vinification est placée sous la responsabilité de l’œnologue Antony de Jaeger, fidèle au poste depuis 1996. Les sols, globalement à couverture schisteuse sur socle granitique, sont très anciens - 400 à 500 millions d’années - comme souvent en Afrique du Sud.

Charles Back fut l’un des premiers à planter des cépages rhodaniens, avec des vins à l’intitulé parodiant l’Ancien Monde viticole, le Goats do Roam typé rhodanien et le Bored Doe à l’assemblage bordelais, clin d’œil à la large clientèle locale ou internationale. Néanmoins, derrière cette façade très commerciale, le cœur de gamme ou plutôt le haut de gamme « Limited Release », une dizaine de vins dégustés sur place dont certains également en collectif à Paris, est assez qualitatif. En revanche, le comité n’a pas été totalement séduit par les vins dégustés à Paris.

Nous avons également visité SpiceRoute, appartenant également à Charles Back, qui s’appuie sur le même concept œnotouristique que Fairview, mais dans un environnement plus sauvage : c’est une ancienne fabrique de tabac dont environ 80 ha ont été reconvertis en vignes, entourés de garrigue, soit environ 400 ha au total situés dans le Swartland, près de Malmsbury. Des sols peu travaillés de Koffieklip (granite décomposé associé à de l’oxyde de fer), de sables schisteux et de granite complètement altéré, des vignes généralement conduites en gobelet sauf pour le sauvignon, et une multitude de cépages principalement rhodaniens, mais également du tannat et du souzao.

Avouons que les vins élaborés sous la houlette de Charl du Plessis, présent depuis le début des années 2000 à la suite de Eben Sadie, nous ont parfois séduit sur place mais ont moins convaincu notre comité, même en haut de gamme : enthousiasme contagieux sur place au chai, ou pondération « à froid » de notre comité de dégustation ?

 

De superbes paysages entourent les vignes de Fairview