Viticulture
L’hydrologie régénérative
La révolution d’une seule goutte d’eau
Extraits de l’article paru dans le numéro 156
En 2022, 35 % du territoire s’est retrouvé en situation de sécheresse, du jamais vu depuis la création de Météo-France en 1959 : des robinets à sec dans de nombreux villages ravitaillés par camions-citernes, des arbres qui dépérissent, des écosystèmes au bord de la rupture. De plus en plus de vignerons du sud de la France s’inquiètent alors de l’avenir de la vigne malgré tous leurs efforts. On plante des cactus, on parle des bienfaits des figues de Barbarie et de l’aloe vera, on se résigne au désert... L’irrigation apparaît alors comme la solution inévitable, malgré tous les problèmes qu’elle pose (voir R&B n°145). Reste à savoir si la ressource sera suffisante pour tous comme le remarque Antonin Coulon du domaine Beaurenard à Châteauneufdu-Pape : « L’irrigation est fondamentale dans l’histoire de l’agriculture, elle a permis la survie de l’homme. Aujourd’hui, dans un monde où il y a trop de vin qui peine à se vendre, je ne crois pas que l’irrigation de la vigne soit la priorité par rapport aux autres cultures. »
Et pourtant, parfois dans les mêmes départements, les inondations succèdent aux sécheresses. La faute sans doute au réchauffement climatique et aux épisodes extrêmes qu’il produit, les canicules d’ici préparant les trombes d’eau qui s’abattront là-bas. Simon Ricard, chef de projet au bureau d’études PermaLab et cofondateur de l’association Pour une hydrologie régénérative, ajoute : « La sécheresse et les inondations que l’on vit ces dernières années sont les deux faces d’une même pièce : le dysfonctionnement du cycle de l’eau verte, celle provenant des végétaux. » Les causes de cette perturbation de l’eau, comme souvent, sont multiples. Le remembrement, décrit dans la BD Champs de bataille d’Ines Léraud et Pierre Van Hove, en fait aussi partie (chronique dans un prochain numéro), pourtant certains agronomes avaient anticipé, à l’époque, les dégâts futurs.
Les dégâts du remembrement
Il a simplifié radicalement le paysage en détruisant les haies (1,4 million de km !), les arbres et les chemins qui faisaient auparavant obstacle au ruissellement de l’eau et à l’érosion des sols. Il a également rectifié les cours d’eau afin de faciliter la formation de parcelles orthogonales au plus près des berges, enlevant les zones tampons. L’intensification de la monoculture ainsi obtenue, le labour et l’utilisation excessive des herbicides ont agrandi la surface des terres nues et eu pour conséquence une diminution de la porosité des sols et du taux de matière organique. Or cette dernière a un pouvoir de rétention de l’eau dix fois plus élevé que l’argile. Elle améliore aussi la cohésion des sols : sans elle, des sédiments fins s’érodent lors des averses, enclenchant un effet boule de neige où se mêlent des particules de plus en plus grosses jusqu’à, parfois, créer une vague de boue renversant tout sur son passage.
Cette transformation brutale du paysage a d’ailleurs prolongé le projet séculaire de drainage des sols. Éviter que l’eau n’étouffe les racines des plantations et ne propage des maladies, a longtemps été une obsession dans l’agriculture en général et dans la viticulture en particulier. Vous l’avez forcément lu ou entendu, une “terre à vigne” doit être pauvre, bien drainée et caillouteuse, pour garantir un raisin sain, mûr et concentré. On plante d’ailleurs généralement les rangs dans le sens de la pente pour évacuer l’eau, autant que pour éviter les dévers périlleux pour les tracteurs. Un réseau de fossés drainants a été mis en place à partir du XIXe, et plus encore au XXe siècle pour assainir les zones humides jugées insalubres, en conduisant les excès d’eau vers les ruisseaux et les rivières. Celles-ci, débarrassées des castors et régulièrement entretenues, ont creusé leur lit, augmentant leur débit et leur capacité de déshydratation des terres. « Avec les années, toutes ces transformations ont provoqué le phénomène inverse, une pénurie d’eau sur certains secteurs alors qu’ailleurs elles ont augmenté les risques d’inondation et de fortes crues », conclut Simon Ricard. Il devient nécessaire de ralentir le cycle de l’eau au lieu de continuer à l’accélérer. On l’a compris depuis longtemps dans d’autres régions du monde.