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Portraits

Le Carignan : cépage maudit ou cépage magique ?

Entretien avec Jean-Louis Tribouley
Entretien avec Jean-Louis Tribouley

« J’ai galéré avec ces carignans ! »

Jean-Louis Tribouley, vigneron à Latour-de-France dans le Roussillon, produit une cuvée de pur carignan depuis 2007. Il parle avec liberté de ses liens avec ce cépage « pas facile », mais « démerdard » et « fidèle ».

R&B « Pourquoi avez-vous conservé et cultivé des pieds de carignan ?

C’est vraiment un cépage d’ici et un cépage extrêmement fidèle. Là où on le pose, il fait ce qu’il faut avec ce qu’il a. Il est très démerdard. En plaine, avec de l’eau, du limon, bien chargé, il va te faire du 120 hl/ha sans problème. Et si tu le colles dans les coteaux, arides, dans le vent, en plein cagnard, eh bien ! il va se calmer tout seul et se tenir à 20-30 hl…Il comprend les choses.

R&B Il n’a pourtant pas que des qualités…

Il a ses défauts : en plaine à 120 hl, il a une grande difficulté à gérer les maladies et il relâche beaucoup de tannins. Mais dans les conditions naturelles de coteaux du Roussillon, il a des grappes aérées, ventilées, une peau épaisse qui résiste bien aux maladies… Le sarment est adapté aux vents qui soufflent ici deux jours sur trois ; le port est érigé. Une fois dans les bonnes conditions d’une plante bien implantée sur un terrain, il s’installe

R&B On évoque souvent sa vulnérabilité à l’oïdium…

Oui.  Il semblerait que la maladie traverse la dormance de l’hiver. Le carignan a tendance à conserver l’oïdium de l’année précédente. Et, à la pousse (trois, quatre feuilles), ça sort. Donc il faut le “sonner” dès le début. Il faut “cartonner” tôt, plutôt que courir derrière.

R&B Quel est l’âge de vos vignes ?

Environ 45 ans. Ce sont des clones…Mais je dirais que, fort heureusement pour la morale sociétale : « qui cultive bien, élève bien ». Il n’y a pas de parias parmi les jus. Les clones n’ont certes pas été choisis en fonction de critères gustatifs, mais il vaut mieux avoir un bon raisin qu’un mauvais, même si ses origines nobles ne sont pas certifiées…Un raisin sain à la vendange ça va toujours donner quelque chose… Du moins, c’est ce que je crois… Peut-être parce que politiquement ça me rassure !

Mais j’ai galéré avec ces carignans. À un moment je n’en pouvais plus. Ils étaient super réducteurs. Les dix premières années de production, la vigne sortait de la chimie, elle n’était pas auto démerdarde. Depuis que la plante se débrouille, le vin se débrouille aussi. Bien sûr, si je devais replanter, je sais quelles vignes j’aimerais multiplier, mais il ne faut pas être trop élitiste. Il faut faire du vin qui ne soit pas trop cher, pour qu’un maximum de gens en boive et que nous puissions en vivre.

R&B On le décrit comme délicat à vinifier…

Des vignes qui sortent de chimie, elles se cherchent aussi. J’ai démarré en 2001 mais ces vignes de carignan n’ont laissé pousser leur premier brin d’herbe qu’en 2007 ou 2008. Alors, que dire des dix premières années de production ? Mais depuis que le travail est en place, les vins vont mieux. Ils sont plus faciles à faire.

Donc, pour quels carignans parle-t-on de problèmes de vinif ? Le carignan a tendance à monter fort en degré (15,5°) et à ce niveau tu te ramasses les difficultés levuriennes obligatoires. Les levures ont tendance à s’arrêter et à laisser la place à d’autres organismes. Mais si on prend des carignans à 13,5°/ 14° sur des terres bien posées et reposées de la chimie : ça va bien ! Je pense avoir trouvé le point d’équilibre.

R&B Ça passe par une vendange précoce ?

La relation du vigneron avec la maturité est assez complexe. D’une certaine manière, un raisin mûr, il est trop mûr. Longtemps j’ai considéré les grains mûrs quand la plante me le disait : les pépins étaient très mûrs, prêts à planter, et les raisins étaient succulents. Sauf qu’ensuite, en vinif, c’était un vrai bordel ! Maintenant, je vendange plus tôt.

R&B Que pensez-vous de l’assemblage du carignan avec d’autres cépages ?

Quel que soit l’assemblage, le carignan apporte de la fraîcheur. Je pense que c’est une question de pH. Sur Latour-de-France, en général, sur les terroirs de gneiss, malgré les degrés, la fraîcheur reste impressionnante par rapport au grenache. À alcool égal le carignan ne donnera jamais les mêmes sensations alcooleuses. C’est sans doute mon vin le plus vertical, le plus tendu. C’est très net.

R&B Quel type de vinification avez-vous choisi ?

Je suis a priori un “égrappeur”.  Selon les années, suivant la rapidité de la maturité, si les rafles sont intéressantes à prendre, je fais des “sandwiches” égrappé/non égrappé, en couches. Ça se décide en été, en fonction de la gradualité de la maturité. Si ça va très vite, ça fait du sucre, donc il faut travailler différemment et on ne peut pas garder les rafles. Mais je ne garde jamais la totalité de la vendange entière.

R&B Plusieurs de vos collègues insistent sur l’importance de présence de jus dans les cuves au tout début de la fermentation…

J’ai toujours une partie égrappée qui libère du jus. Effectivement s’il n’y a pas de jus, il vaut mieux tenter une vraie macération carbonique. L’avantage d’un peu de jus au fond est que le gaz carbonique part du dessous et traverse la totalité de la cuve. Si tu ne l’ajoutes que par-dessus, tu fais un inertage du chapeau mais pas forcément du fond…Je parle en connaissance de cause, je suis le champion de la carbonique qui ne bouge pas…Donc j’ai arrêté d’en faire.

R&B On évoque souvent la sensibilité du carignan aux bretts ?

C’est difficile à cerner. Ce qui est sûr c’est que les barriques sont des nids à bretts. Moi je n’en ai plus depuis que j’ai banni les barriques pour tous mes rouges.

R&B On parle aussi de son intérêt croissant en ces temps de réchauffement climatique ?

Avec le changement climatique, le grenache est de plus en plus alcoolisé et de moins en moins mûr. Or, malgré les 40°-45° qu’on a traversés l’an dernier, le carignan n’en a rien eu à foutre. C’est un huit cylindres. Il te dit : « ne t’inquiète pas, ça va passer ! » Et ça passe. Il a ce pH, cette acidité…à condition d’être mis dans des bonnes conditions de culture. 

R&B Finalement, qu’est-ce qu’un bon carignan ?

C’est un vin sincère, en même temps frais et puissant. J’ai toujours été amoureux des cabernets francs, et je trouve que les sensations se ressemblent ; un côté rustique élégant ou une élégance rustique, quelque chose de puissant avec un vrai fond ; pas nécessairement de la délicatesse, mais chaleureux comme un bon copain de 120 kg, qui te tape sur l’épaule.

R&B Peut-il produire des grands vins ?

Je pense que le carignan peut le faire, mais il a fallu ici qu’on défende la bête. Ma cuvée Elepolypossum n’est pas née non plus par hasard quand, dans les années 2005, on parlait de diminuer les proportions dans l’A.O.C. Elle est née pour dire : non, du carignan on peut faire quelque chose !

Mais pour arriver à définir des grands vins, il faut qu’il y ait un certain nombre de gens qui les rencontrent. Et pour les rencontrer, il faut qu’il y en ait sur le marché. Nous, il nous a fallu dix ans pour y comprendre quelque chose. Dix ans pour faire de nos vignes des plantations qui produisent des raisins sincères, révélateurs d’un réel terroir et non massacrées à coup de désherbants ou d’insecticides. Pour définir des grands carignans, il faudrait déjà boire ces carignans-là qui sont des carignans de terroir. Je suis vigneron depuis vingt ans et j’estime que je ne fais des carignans intéressants que depuis huit ans. Alors est-ce que le carignan peut faire des grands vins ? Je le crois. Mais il nous faudra attendre que tout cela se révèle. Seule la production de carignan 100 % peut le démontrer. Le carignan sera appelé à devenir un grand vin si nous sommes de plus en plus nombreux à en faire et à braver la difficulté.

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