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Vignobles de France

Rully, l'atout prix

Cet article a été originellement publié à l'automne 2017 dans le R&B n°126
Les vignes du Château
Cet article a été originellement publié à l'automne 2017 dans le R&B n°126
Bourgogne > Côte Chalonnaise > Rully

 

Quand le prix des grands bourgognes flambe, l’amateur sincère (et pas milliardaire !) de pinot ou de chardonnay se retrouve face à un choix simple : soit il accepte de ne plus en boire, soit il consent à s’intéresser à des appellations bourguignonnes moins médiatisées. Rully n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Mais ce n’est certainement pas le plus mauvais pour commencer une prospection dans la Bourgogne, version modeste

Il faut parfois se méfier d’un paysage. Quand on arrive à Rully par le sud, après avoir traversé les superbes coteaux chahutés et très photogéniques de Mercurey, qui rappellent un peu ceux du Beaujolais, on peut être déçu en découvrant l’alignement classique de l’essentiel des parcelles de Rully, un long coteau qui s’étire face à l’est sous les arbres qui couronnent le plateau. Avec un côté bien rangé et pépère, mais qui n’est finalement que la continuité de ce que l’on trouve dans les riches contrées plus nordiques de la Côte de Beaune ou de Nuits. Mine de rien, cette continuité dans le paysage constitue peut-être un atout visuel pour Rully, car elle a un aspect rassurant pour l’amateur qui vient de visiter deux ou trois domaines à Meursault ou à Pommard, qu’il a fini par fuir, affolé par les premiers crus à 60 €. En arrivant à Rully, quelques kilomètres à peine plus au sud, il se dit sans doute qu’il n’y a aucune raison que les vins soient vraiment moins bons ici, tant les différences physiques du paysage et des expositions ne sautent pas aux yeux… Et il serait sans doute intéressant d’organiser une dégustation à l’aveugle entre les plus belles cuvées des meilleurs domaines de Rully et quelques premiers crus de Volnay, Pommard ou Chassagne-Montrachet.

 

Mousseux et vins de soif

Rully, comme les autres appellations de la Côte Chalonnaise, a souffert pendant longtemps d’une image de vins peu qualitatifs liée à une histoire maintenant ancienne, mais qui a marqué celle de ces appellations. Le premier épisode date du début du XIXe siècle avec l’embauche par les frères Petiot, négociants à Chalon-sur-Saône et propriétaires de vignes à Mercurey et Rully, de François-Basile Hubert, un jeune vigneron champenois prometteur venu d’Avize. Ce dernier met son savoir-faire au service des vins de ces deux appellations afin de produire un vin mousseux (à l’époque on ne parlait pas encore de crémants de Bourgogne). Face au succès important de ces vins, François-Basile Hubert fonde même sa propre maison dès 1830 à Rully. Un peu plus tard, en 1898, naît une société de négoce à Rully qui connaît rapidement une belle renommée sous la marque Veuve Ambal, laquelle reste aujourd’hui encore le principal producteur de crémant de Bourgogne. Il est d’ailleurs amusant de noter, qu’à cette époque, d’autres vignobles de Bourgogne, dont certains très prestigieux, vinifient également une bonne partie de leurs précieux pinots en mousseux… Mais à Rully, la seule appellation qui consacrait une bonne partie de ses raisins à la production de vins effervescents, cette mode du mousseux, qui a apporté une prospérité réelle à la région, dure plus ou moins jusqu’aux années 1930, même si, évidemment, la surface du vignoble est progressivement réduite après la crise du phylloxera et les conséquences de la Première Guerre mondiale. Autant dire qu’à la naissance officielle de l’AOC en 1939, l’image des rouges de Rully est inexistante, voire mauvaise, puisque les pinots locaux ne semblaient bons qu’à élaborer des bulles.

Cette image est d’autant plus négative qu’un autre épisode historique n’a pas contribué à l’améliorer. À quelques kilomètres de Rully, naît au milieu du XIXe siècle un important complexe industriel entre les mines de Montceau-les-Mines et la sidérurgie du Creusot. À cette époque où les travailleurs de force ne buvaient pas que de l’eau minérale, il fallait les approvisionner en vin rouge facile à boire et peu alcoolisé, et ce sont bien entendu les vignobles les plus proches géographiquement qui ont été les principaux fournisseurs de ce vin bas de gamme, en particulier Rully dont le vignoble couvrait alors plus de 600 ha, deux fois plus qu’aujourd’hui.

 

Le premier cru le Meix-Cadot jouxte le village et le château de Rully Philippe Barret

Le retour de la qualité

En 1939, à la reconnaissance de l’AOC Rully, la vigne ne représente plus que 90 ha. Dès 1943, plusieurs climats réputés sont classés en premiers crus. Mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, seule une poignée de vignerons croient que l’on peut produire de grands vins à Rully, en blanc comme en rouge. Parmi eux, on trouve déjà les familles Jacqueson et Dureuil. Dans les années 1950 et 1960, le vignoble retrouve progressivement une bonne partie des surfaces qu’il occupait au début du XXe siècle pour atteindre aujourd’hui près de 350 ha (pour tout savoir sur l’appellation, voir notre encadré). Depuis une dizaine d’années, la tendance est à l’augmentation de la part des vins blancs (elle est aujourd’hui d’environ 2/3). Plusieurs facteurs expliquent ce “blanchiment” de l’appellation. Premièrement le consommateur recherche plus qu’autrefois des vins frais, faciles à boire, pouvant être servis à l’apéritif et au cours d’un repas, et les vins blancs correspondent parfaitement à ces critères. La seconde raison est plus pragmatique : la demande sur les blancs a tendance à faire monter les prix du vrac et surtout le cahier des charges de l’appellation autorise des rendements supérieurs au chardonnay par rapport au pinot noir (6 hl/ha de plus). Les vins blancs sont donc doublement plus “rentables” (prix et volume). Mais il existe également une explication de fond à cette demande de blancs, c’est la situation géographique de Rully. L’appellation est en effet située dans le prolongement naturel et immédiat de trois appellations “blanches” prestigieuses de la Côte de Beaune : Meursault, Puligny-Montrachet et Chassagne-Montrachet. Pour l’amateur de vin blanc, Rully possède donc en quelque sorte une légitimité à pouvoir produire des blancs d’un niveau pas trop éloigné de celui de ses voisines réputées et, de plus, à des prix qui n’ont rien à voir (de deux à trois fois moins élevés).

Mais une des forces de Rully, un peu paradoxalement par rapport à ce qui précède, c’est que, même si la couleur blanche domine, l’appellation propose quand même un tiers de sa production en rouge. Cette double entrée est en effet quasi unique dans ce secteur géographique : les appellations proches, au sud de la Côte de Beaune sont presque exclusivement productrices de vins blancs (Meursault, Puligny-Montrachet et Chassagne-Montrachet) et ses voisines de la Côte Chalonnaise sont majoritairement tournées vers les vins rouges, 90 % à Mercurey et 85 % à Givry, ou exclusivement “blanches” comme Montagny. L’amateur pourra donc trouver son bonheur à Rully, avec des vins d’un niveau de qualité tout à fait comparable dans les deux couleurs, chez un seul et même vigneron dont il apprécie le style. Le tout dans une fourchette de prix allant de 15 à 25 €.

 

Rully, d’aujourd’hui à demain

Si les vins du millésime 2013, goûtés dans un premier temps, nous avaient donné une image un peu austère et sévère de l’appellation (mais de l’avis de tous les vignerons rencontrés ensuite, c’est un millésime qui évoluera assez favorablement vers la délicatesse), ceux du millésime 2015, dégustés par notre comité début juillet, nous ont offert évidemment une toute autre approche. Des blancs équilibrés (malgré la richesse solaire du millésime), avec de la personnalité et parfois un réel caractère de terroir, et des rouges fruités, fins, assez faciles et délicats, avec sans doute légèrement moins de caractère que les meilleurs blancs. Autant pour les 2013 que les 2015, nous avons souvent ressenti que les élevages flirtaient avec la limite supérieure, et ce sont, dans les deux cas, des vins encore très jeunes, ce léger boisé devant se fondre sans peine avec quelques années de plus. Il est vrai aussi qu’à Rully, comme dans de nombreuses appellations qui se poussent un peu du col pour tenter de jouer dans la même cour que leurs voisines plus prestigieuses, on a cru longtemps qu’il suffisait de boiser avec générosité les vins pour qu’ils aient l’air plus grands. Parker, que de crimes a-t-on commis en ton nom ! Chez les meilleurs producteurs, ce n’est certainement plus le cas, et la proportion de bois neuf dans les élevages ne dépasse pas chez eux 20 ou 25 %, exceptionnellement 30 %, pour les rouges comme pour les blancs. Peut-être faudrait-il simplement ajuster les chauffes des bois vers plus de délicatesse encore ?

Du côté des vignerons, si l’on ne peut pas parler de renouveau spectaculaire (il y a peu de nouveaux arrivants, David Lefort restant une exception), une nouvelle génération se présente tout de même petit à petit à la tête de plusieurs domaines. Même s’il garde un air encore très juvénile, Vincent Dureuil ne peut plus prétendre à ce rôle, mais chez l’autre domaine phare de l’appellation, Jacqueson, c’est bien le cas avec Marie depuis une dizaine d’années et surtout avec son frère Pierre, arrivé au domaine en 2015. On trouve ces nouvelles têtes, toutes issues de familles ou de domaines locaux, dans plusieurs autres domaines de Rully, que ce soit des fils, des frères venus rejoindre le domaine familial ou des vignerons qui vendaient auparavant leur production en vrac au négoce et qui se sont installés à leur compte. Marginalement, même de nouveaux propriétaires ont mis aux commandes une jeune équipe (comme Charles Nebout au Domaine Belleville). Pour les autres, on peut citer : Erell Ninot et son frère Flavien au domaine éponyme, Sylvain Ponsot, Rémi Dury (qui a pris la suite de son père Jacques), Félix Debavelaere (au Domaine des Rois Mages) et Jean-Baptiste Ponsot. Tous trentenaires ou presque, qui apportent des idées nouvelles, une sensibilité plus forte au respect de la nature, une façon aussi de sans doute mieux partager leurs expériences que ne le faisaient leur aînés. Un groupe plutôt soudé, qui discute et échange pour progresser. Le succès commercial aidant, nul doute que Rully, fort de ses deux “locomotives” (Dureuil-Janthial et Jacqueson) et de ce groupe dynamique, vienne “chatouiller” un peu plus fortement dans un proche avenir les appellations prestigieuses voisines, en particulier de la Côte de Beaune.

 

LES DOMAINES que nous avons visités

Vincent Dureuil-Janthial, la référence de l'appellation Philippe Barret

Domaine Vincent Dureuil-Janthial

Le domaine a des racines profondément ancrées dans l’histoire puisqu’il existait déjà une base viticole dans la famille en 1820, même s’il s’agissait à l’époque de polyculture. Comme tout le monde à Rully, après le phylloxéra et la Première Guerre mondiale, la famille de Vincent se retrouve sans vignes. Son arrière-grand-père retrousse alors les manches pour replanter des parcelles dès 1920 : des vignes encore présentes aujourd’hui dans la cuvée emblématique de la propriété, le blanc 1er cru Le Meix Cadot Vieilles Vignes. Mais c’est le père de Vincent, Raymond, qui, à partir de 1960, établit la véritable notoriété du domaine et en fait une référence à Rully. Vincent s’installe en 1994 alors qu’il a 24 ans. Il travaille 3,5 ha en propre, mais il est également présent au domaine familial. Jusqu’en 2002 les deux entités cohabitent et Vincent finit par reprendre l’ensemble en 2003, juste après la retraite de son père. Le domaine actuel comprend 20 ha dont 12 de blancs et 8 de rouges. La majorité se situe à Rully, mais il possède quelques parcelles ailleurs, en particulier à Nuits-Saint-Georges, Puligny-Montrachet et Mercurey. Sept salariés travaillent à l’année en plus de Vincent et de son épouse (sans compter évidemment les saisonniers).

Les vignes sont taillées en Guyot simple, mais dès qu’il le peut Vincent passe à la taille Guyot Poussard pour mieux lutter contre les maladies du bois (sur cette question, voir l’interview de François Dal page 42 et suivantes). Les nouvelles plantations sont issues de sélections massales. Il a commencé sa conversion en bio en 2005 et a été certifié en 2009. Sur ce sujet, arrive inévitablement la question de l’arrêt du bio en 2016. Vincent n’en est toujours pas remis, même s’il a repris la conversion dès la fin 2016 : « En 2016, 50 % de mon vignoble a gelé en début d’année. Et très rapidement, au printemps, on a vu arriver un mildiou plutôt virulent avec le temps froid et humide. J’ai eu vraiment peur que toute ma récolte soit anéantie. Autour de moi tout le monde me conseillait de traiter, même des copains en bio comme Sylvain Pataille. Je n’arrivais pas à prendre sereinement une décision et j’ai fini par passer deux fois un produit de traitement qui était alors autorisé en bio en Allemagne, mais pas en France… Le pire c’est que le temps s’est mis au beau juste après et que j’aurais pu éviter tout cela ! J’ai vécu cette période comme un échec personnel. Je regrette que pour un tout petit écart on soit obligé de repartir à zéro pour la certification, mais c’est comme ça… »

Les vendanges sont évidemment manuelles, le tri très soigné (table vibrante) et, pour les rouges, les raisins 100 % égrappés sont ensuite mis en cuve où ils sont refroidis à 6° pour qu’ils ne commencent leur fermentation (en levures indigènes) qu’à la fin de la vendange des blancs. Ils passent donc une dizaine de jours au froid, suivis de vingt jours de fermentation avec des pigeages et des remontages commandés par la dégustation quotidienne : il n’y a pas de règle. La dégustation détermine également le moment du décuvage et les vins sont laissés une semaine à l’air « pour leur apprendre l’oxygène », comme le dit joliment le vigneron. L’élevage se fait en barriques (1/3 de neuves) pendant douze mois puis en cuves en inox pendant six mois. La mise en bouteille a lieu juste avant le solstice du printemps.

Les blancs sont pressés entiers, sans foulage et la presse dure longtemps (3h30). Les jus restent 24 h au froid puis sont débourbés (sans enzymes ni bentonite) et mis en fûts. L’élevage est le même que pour les rouges, mais la proportion de barriques neuves n’est que de 20 %.

La production du domaine est d’une homogénéité et d’une qualité qui, à l’image du vigneron, forcent le respect. Elle semble clairement un cran au-dessus, pour l’instant, du reste de l’appellation. Le boisé de l’élevage est de qualité et souligne avec justesse des matières extraites sans aucun excès et avec un très joli grain de tannin dans les rouges. Ce n’est évidemment pas une révélation, mais une confirmation : Vincent Dureuil est un des vinificateurs les plus sensibles de la Bourgogne. Pour la qualité proposée, les prix au domaine restent d’une sagesse exemplaire.

David Lefort, un des rares "néo-vignerons" de Rully, produit des vins typés au style plutôt "nature" Philippe Barret

Domaine David Lefort

Rien ne prédestinait a priori David Lefort à devenir vigneron. Son père n’était pas du tout dans la vigne (il était menuisier) et le jeune David était parti dans un cursus universitaire qu’il a poussé jusqu’à l’agrégation (sans toutefois l’obtenir). Mais, sur une inspiration personnelle, il a également obtenu un Master “vigne, vin, terroir” à Dijon. Dans le cadre de cette formation, il effectue un stage au Clos de Tart. Auparavant, il avait travaillé pendant ses vacances dans un domaine à Mercurey. Il décide alors de se consacrer à la vigne. Il s’installe à Rully en 2010, mais paradoxalement ses premières vignes se trouvent à Mercurey où il a acheté un peu moins de deux hectares, exclusivement plantés en pinot noir. En 2013, il récupère en fermage deux hectares de chardonnay à Rully en appellation “village”, 22 ares au lieu-dit La Chaponnière et 1,69 ha du climat La Chaume, qui seront complétés en 2014 par un hectare au lieu-dit Les Cailloux (30 ares de chardonnay et 70 de pinot noir). Aujourd’hui, il travaille donc environ 5 ha. La viticulture est bio (tendance biodynamie) depuis le début, mais la conversion officielle a débuté en 2015. Les sols sont travaillés légèrement, les vignes sont enherbées, la taille est en Guyot simple et le rognage a été abandonné. Après des vendanges manuelles, les rouges (du moins à Rully) sont vinifiés avec 40 à 60 % de vendange entière. Levures indigènes, macérations d’environ trois semaines, l’extraction est intuitive, mais avec relativement peu de manipulations (quelques pigeages ou remontages en début de fermentation). L’élevage se déroule classiquement en barriques avec 20 % de fûts neufs pour les appellations génériques et 30 % pour les premiers crus. Il dure douze mois avec, à la fin, un mois et demi en masse en cuves en inox.

Pour les blancs, les raisins sont pressés rapidement (refroidis par carboglace si nécessaire), le débourbage a lieu assez vite ensuite et les jus sont entonnés dans la foulée. L’élevage dure également douze mois avec une proportion moyenne de 20 % de fûts neufs d’une chauffe très légère. En 2014, la nouvelle cuvée Les Cailloux a eu droit exceptionnellement à 60 % de bois neuf, toujours d’une chauffe légère. Que ce soit pour les blancs ou les rouges, le soufre est utilisé à faibles ou très faibles doses (seulement 30 mg/l de total par exemple en 2013, un peu plus en 2014).

David Lefort est un peu un cas à part à Rully et même dans toute la Bourgogne, car il se revendique de l’école “naturelle”, même s’il n’a pas spécialement envie d’être assimilé aux vignerons à la mode dans les bars à vins “nature” de Paris. Sa démarche n’en reste pas moins assez singulière pour Rully ou Mercurey : ses vins tranchent avec le reste de l’appellation, car parfois un peu moins faciles à aborder que les productions plus “traditionnelles”. Il a surtout une marge de progression évidente, car il lui reste encore pas mal de travail à effectuer pour remettre ses vignes “à niveau” (remplacement des manquants en particulier), ce qui est fréquemment le cas quand on s’installe sur une appellation. Il estime qu’il y sera arrivé en 2020. Rendez-vous à prendre pour suivre les évolutions de ce domaine prometteur.

La Pucelle, domaine Jacqueson Philippe Barret

Domaine P. et M. Jacqueson

Quand on ne connaît pas le Domaine Jacqueson, on peut être surpris en découvrant les nouveaux bâtiments imposants où il s’est installé il y a quelques années, succédant à une maison de négoce. Son image de vieux domaine traditionnel aurait plutôt fait imaginer de vieilles caves voûtées imbriquées les unes dans les autres sous le bourg de Rully. Une fois à l’intérieur, on comprend mieux le souci de la nouvelle génération des Jacqueson, Marie, depuis 2006 et son frère Pierre, arrivé en 2015 (après un début de carrière comme professeur de français), de disposer d’un outil fonctionnel et confortable pour travailler avec efficacité les nombreuses cuvées de la propriété. Marie, après avoir raté de peu le difficile concours d’entrée à l’école des commissaires de police, finit par ressentir comme une évidence de revenir au domaine familial au moment où son père commençait à chercher un repreneur.

Paul, le père, a bien entendu été ravi du retour au bercail de sa fille. Il lui a laissé rapidement les commandes du domaine, tout heureux de prendre sa retraite pour se consacrer, entre autres, à sa passion pour la montagne, même s’il est resté, bien entendu, un conseiller privilégié. L’attention de Marie s’est portée avant tout sur le maintien du niveau de qualité pour lequel le domaine est connu depuis des dizaines d’années. Elle n’a rien révolutionné, car le domaine était déjà sur de bons rails depuis longtemps, mais elle surtout travaillé avec un outillage plus perfectionné dans les vignes et d’une façon plus douce pour produire ses rouges, en triturant moins les raisins grâce à des installations adaptées.

Pour Rully, le Domaine Jacqueson se distingue par son importante production de rouges (55 %, alors que l’appellation tourne plutôt autour de 35 %) et ce dès sa création en 1946. C’est surtout Paul qui a planté beaucoup de chardonnay, au début des années quatre-vingt-dix en particulier, suite à l’achat de la parcelle La Pucelle sur un terroir très calcaire. Aujourd’hui, le domaine compte 17 ha, dont 10 à Rully, 6 à Mercurey et 1 en appellation Bouzeron. Il en possède 80 % en propriété, les 20 % restant étant en fermage. Selon Marie, le travail à la vigne est de plus en plus “propre”, mais sans être bio (par exemple elle n’utilise plus d’antibotrytis).

Pour la vinification des rouges, les raisins sont égrappés à 100  % et, si l’état sanitaire le permet, le domaine pratique une macération à froid de quatre ou cinq jours dans une cave refroidie à 8°. La vinification se fait en cuves en inox pendant environ un mois avec d’assez nombreux pigeages au début avant de laisser doucement “mijoter”. Les jus sont ensuite entonnés, la proportion de fûts neufs (25 %) étant la même pour les appellations villages ou les premiers crus. Fin juillet, les rouges sont soutirés avant d’être remis en fûts et le domaine pratique alors un collage au blanc d’œuf fût par fût. Deux mois plus tard, les vins sont mis en bouteille sans filtration.

Les blancs sont pressés directement et, après un débourbage plus léger qu’autrefois, mis en fûts pour leur fermentation alcoolique. Le bâtonnage, arrêté depuis 2007, a été repris pour le millésime 2016. La proportion de fûts neufs est de 20 %. Il s’agit de barriques de provenances très diversifiées, avec une chauffe légère “spéciale blancs”. L’aligoté et le bouzeron sont également élevés en barriques, mais sans fûts neufs. Pour les deux couleurs, les levures sont indigènes et les malos se font naturellement.

Le changement de génération semble n’avoir rien modifié au fonctionnement du domaine qui reste la grande référence de l’appellation Rully (avec Dureuil-Janthial), dans un style simple, direct et sans esbroufe, à qui il manque peut-être parfois la petite étincelle émotionnelle. Le domaine soigne particulièrement sa clientèle directe (Marie passe une grande partie de son temps en hiver à recevoir ses clients avec une admirable abnégation) en pratiquant des prix départ propriété extrêmement raisonnables, de 15 à 18 €, selon les cuvées, pour le millésime 2016.

Charles Nebout, arrivé en 2011, a réalisé un gros travail de replantation, à l'origine de la progression qualitative du domaine Philippe Barret

Domaine Belleville

Si l’histoire récente du domaine a été assez mouvementée, elle semble aller dans le bon sens. Car ce très grand domaine de Rully (il comprenait environ 45 ha) qui appartenait à la famille Belleville, a connu de grosses difficultés financières dès le début des années 2000. Des difficultés qui ont amené les propriétaires à vendre petit à petit leurs parcelles par “tranches”, dont la majorité a été achetée à la fin des années 2000 par une famille suisse, les Dumont, qui possédait également une propriété dans le Mâconnais et une petite maison de négoce à Meursault, le Manoir Murisaltien. En mai 2017, l’ensemble a été revendu à un couple d’investisseurs américains, Mark Nunnelly et Denise Dupré, qui, curieuse coïncidence, sont également les propriétaires depuis quelques années des champagnes Leclerc Briant présents dans ce même numéro du Rouge & le Blanc 126…

Mais le véritable renouveau du domaine date de 2011 avec l’arrivée comme régisseur du très jeune Charles Nebout (il avait alors 24 ans), responsable de la viticulture et des vinifications. Avec les moyens fournis par les Dumont, il se fixe une priorité : remettre le vignoble en état, alors qu’il était un peu à l’abandon depuis de nombreuses années. Il s’agit essentiellement de replanter les parcelles mitées par de nombreux manquants. Entre 2011 et 2017, une moyenne de 0,5 ha est replantée chaque année, avec une pointe de 1,5 ha en 2015. Mais les installations ne sont pas négligées pour autant, et, en 2014, le domaine intègre de tout nouveaux locaux aux portes de Rully, de vastes bâtiments dans lesquels le travail de vinification peut se faire dans d’excellentes conditions.

Les 22 ha de Belleville se répartissent entre 45 % de Rully, 45 % de Mercurey, les 10 % restant se divisant entre Santenay, Gevrey-Chambertin, Chambolle-Musigny et Puligny-Montrachet. À Rully, la production du domaine est consacrée à 70 % aux blancs (avec cinq premiers crus) et à 30 % aux rouges (dont un premier cru). Maintenant que le vignoble est “stabilisé”, Charles Nebout et son équipe vont faire progressivement évoluer la viticulture, très probablement vers le bio ; on peut imaginer que l’arrivée des mêmes propriétaires que les champagnes Leclerc Briant, qui sont en biodynamie, jouera dans ce sens. Aujourd’hui les trois-quarts des parcelles de Belleville ne connaissent plus les herbicides et il n’y a plus de traitements antibotrytis. Les sols sont travaillés jusqu’à cinq fois par an, mais en surface seulement par des griffages. Pour les rouges, les vendanges sont manuelles, mais mécaniques pour les blancs. Le tri est poussé à la vigne et les raisins sont totalement égrappés pour les rouges. Le domaine pratique la préfermentation à froid pour attendre la fin des vendanges avant de commencer la “vraie” vinification. Le principe est de restreindre les interventions au maximum et de se concentrer sur la surveillance et la dégustation pour juger de l’évolution des rouges en fermentation. En 2015, l’équipe a réalisé jusqu’à trois pigeages par jour au début de la fermentation, mais un seul en 2016. C’est la dégustation, là encore, qui détermine le moment du décuvage. Les jus de presse sont assemblés aux jus de goutte. Les rouges sont classiquement élevés en barriques (25 % de neuves), douze mois pour les appellations village et seize mois pour les premiers crus (en fait, douze mois de barrique et quatre mois de cuve). Les blancs sont pressés avec délicatesse, débourbés après 48 h, maintenus à une température de 12° avant d’être mis en fûts (20 % de neufs) où débute la fermentation alcoolique. Ils font spontanément leur malo (sauf le 1er cru Les Cloux en 2015). L’élevage dure douze mois, sauf pour le 1er cru Rabourcé qui a droit en plus à quatre mois de cuve. Les vins sont collés à la bentonite (et rarement filtrés).

Nos dégustations confirment la très importante progression du domaine dont les blancs ont obtenu les meilleures notes de notre dégustation à l’aveugle avec deux premiers crus (Pucelles et Rabourcé) sur le millésime 2013. Belleville n’est peut-être pas un domaine qui répond totalement à l’exigeant “cahier des charges” de LeRouge&leBlanc, mais il produit de bien jolis vins avec de la matière, de la buvabilité et un caractère affirmé sur ses différents crus. Et en découvrant sur place les objectifs pour les années à venir et l’outil de vinification pour aider à les atteindre, on peut s’attendre à une progression encore plus sensible de la qualité des vins élaborés ici. Une nouvelle visite dans quelques années s’imposera !

Tout savoir sur l'AOC Rully

  • La récolte des raisins, la vinification, l’élaboration et l’élevage des vins sont assurés sur le territoire des communes de Chagny et Rully (Saône-et-Loire).
  • Surface en production : 345 ha dont 220 hectares en chardonnay (avec 59 ha classés en premier cru) et 125 ha en pinot (avec 26 ha classés en premier cru).
  • La production annuelle moyenne est de 10 400 hl de vins blancs et 5 300 hl de vins rouges.

Géologie : sous-sol calcaire du Jurassique supérieur et marnes du Jurassique moyen. Sols : argilo-calcaires recouverts de cailloutis. La nature calcaire du sous-sol, combinée au plongement des couches géologiques vers l’est, génère des sols relativement peu diversifiés, argilo-calcaires. Superficiels, plutôt secs et d›une fertilité modérée sur les niveaux de calcaire, ils sont plus profonds et bénéficient d’une bonne réserve hydrique, sur les niveaux marneux. Les parcelles précisément délimitées pour la récolte des raisins occupent principalement des coteaux à substrat calcaire ou marneux, exposés au midi et vers l’est et très localement, vers l’ouest. L’altitude d’implantation des vignes est comprise entre 220 m et 300 m.

 

Encépagement

  • Les vins blancs sont issus de chardonnay (cépage principal) et de pinot gris (cépage accessoire)
  • Les vins rouges sont issus de pinot noir (cépage principal) ainsi que de chardonnay et de pinot gris (cépages accessoires).
  • Les cépages accessoires sont autorisés uniquement en mélange de plants dans les vignes et leur proportion totale est limitée à 15 % au sein de chaque parcelle.

 

Principaux lieux-dits classés en “village” : La Bergerie, Les Crays, Maizière, Poirozot,

Les Cloux l’Ouvrier, Villerange, La Chaume, Monthelon, Les Fromanges, Plantenay,

Les Cailloux, La Chatelienne, Gaudoirs, Thivaux, La Barre, Rosey, Varot, Les Branges, Chaponnière, Gaudines, Chauchoux...

 

Climats classés en premier cru : Agneux, Chapître, Clos de Chaigne, Clos Saint-Jacques,

La Bressande, La Fosse, La Pucelle, La Renarde, Le Meix Cadot, Le Meix Caillet,

Les Champs Cloux, Les Cloux, Les Grésigny, Les Margotés, Les Montpalais, Les Préaux,

Les Pierres, Marissou, Molesme, Pillot, Raclot, Rabourcé et Vauvry.

  • Rendement maximum autorisé : pour les blancs, 60 hl/ha (58 hl/ha en premier cru) ; pour les rouges, 54 hl/ha (52 hl/ha en premier cru).
  • Densité minimale à la plantation : 8 000 pieds par hectare.