LeRouge&leBlanc n°129

En raison de l'épidémie de COVID-19, la distribution du courrier est perturbée.
Il se peut que vous receviez le revue plus tardivement que d'habitude.

La revue

N° 129
15 €
13 €

Rasteau, le royaume des vieilles vignes

Rasteau, Le royaume des vieilles vignes (Côtes-du-Rhône)

Touraine-Azay le Rideau, chenin et grolleau (Loire)

Podere Pradarolo, Blancs de macération (Italie, Emilie, Colli di Parma)

Coteaux d’Ancenis, Grand terroir de gamay (Loire)

Portrait : Les Charavin (Rasteau, Côtes-du-Rhône)

  • Domaine Fouassier (Sancerre, Loire)
Lire un extrait
Extrait de la revue

Les “embrouilles” légales du négoce

Traçabilité. Le mot est à la mode, particulièrement dans l’agroalimentaire où le consommateur souhaite connaître le produit qu’il avale, “de la fourche à la fourchette”. On peut en sourire, mais cette exigence est louable, tant il est facile de faire prendre des cochons chinois pour de la charcuterie corse, ou des foies gras bulgares pour ceux de palmipèdes nourris au maïs landais.

Et dans le vin, comment se vérifie cette fameuse traçabilité ? Il existe bien quelques garanties, même si elles ne sont pas toujours exemplaires, comme l’A.O.C., qui a servi de modèle à d’autres produits alimentaires. Mais il reste une zone très grise quand on s’aventure sur le terrain incertain du négoce. Or, de plus en plus de vignerons ajoutent un statut de négociant à leur activité principale, pour se garantir des aléas climatiques, ou tout simplement pour développer leur chiffre d’affaires et mieux amortir leurs coûts fixes.

En se penchant sur la question, on s’aperçoit que ces activités de négoce manquent parfois de clarté. Avant de creuser les zones d’ombre, soulignons que, évidemment,  de très nombreux négoces sont totalement transparents. Pour ne prendre qu’un exemple, les frères Bret, dans le Mâconnais, affichent clairement la différence, avec des étiquettes “Domaine de la Soufrandière” pour leur domaine, et “Bret Brothers” pour leur gamme du négoce.

Mais nous avons été frappés récemment par trois pratiques (dans le Beaujolais, en Bourgogne, et en Champagne) parfaitement légales, mais qui, dans l’esprit, nous ont choqués.

Ainsi, dans le Beaujolais, plusieurs vignerons qui se présentent comme “natures” dans leurs pratiques à la vigne comme en cave, proposent parfois des cuvées sans préciser qu’une bonne partie des raisins est achetée à d’autres vignerons (ce qui ne nous empêche d’ailleurs pas  d’apprécier ces bouteilles…). Rien d’illégal, bien entendu, la couleur différente de la “Marianne” fiscale au sommet de la bouteille indique bien qu’il s’agit d’un vin de négoce. Mais dans le discours du vigneron ou sur son étiquette, rien ne précise que son vin ne vient pas exclusivement de sa parcelle, et ce discours (ou son absence…) reste encore plus opaque sur le “statut” des raisins achetés : sont-ils en bio, cultivés très naturellement ou pas ?

Passons à la Bourgogne, avec un exemple frappant, toujours parfaitement légal. Comme de nombreux domaines, un des plus mondialement adulés possède une activité de négoce à côté de la production – horriblement chère – de ses propres vignes en biodynamie. Les noms sur les étiquettes ne sont pas très différents, mais les vins le sont radicalement, au point que plusieurs cuvées du négoce de ce domaine ne sont en réalité que des bouteilles achetées dans d’autres domaines, sur lesquelles on se contente de coller l’étiquette au nom célèbre… La contre-étiquette ne cache d’ailleurs rien, reconnaissons-lui cette honnêteté : « Mis en bouteilles selon nos méthodes traditionnelles ou acheté après mise en bouteille par le vigneron, parce que jugé digne de porter l’étiquette X. » Il n’en reste pas moins que commercialiser beaucoup, beaucoup plus cher la même bouteille que celle que pourrait vendre (et vend peut-être) un vigneron moins célèbre, c’est un peu gênant…

Mais c’est sans doute en Champagne que l’on trouve le plus grand nombre de pratiques opaques dans le négoce. Rien d’étonnant puisque, par définition, la culture champenoise a toujours privilégié les marques produisant des cuvées issues de l’achat massif de raisins. Ici on pratique donc, mais à plus grande échelle, ce qui est toléré partout ailleurs.

À commencer, pour les vignerons qui ont également un statut de coopérateur (“RC” sur les capsules), par la vente, sous une étiquette à leur nom, de bouteilles vinifiées par la coopérative à laquelle ils apportent leurs raisins. On pourra donc trouver dans un même village deux étiquettes donnant l’impression de deux producteurs différents, alors que le vin sera exactement le même dans les deux bouteilles. C’est parfaitement autorisé, mais légèrement ambigu tout de même.

Par ailleurs, de plus en plus de vignerons indépendants se sont lancés dans une activité de négoce. Parfois afin de séparer, notamment pour des raisons fiscales, les deux fonctions (producteur de raisins et vinificateur), ce qui permet au vinificateur d’acheter ses propres raisins (ou ceux de sa famille). Une façon aussi de préparer une succession en séparant les actifs fonciers de l’activité de vinification. Cette croissance importante du nombre de négociants manipulateurs (“NM” sur les capsules) ouvre la voie à bien des ambiguïtés et de mélange des genres, un même vigneron ayant dans sa gamme des vins produits avec ses propres raisins et d’autres avec des raisins qu’il n’a pas cultivés. Sans parler de la possibilité qui lui est offerte, comme partout, d’acheter des bouteilles déjà “finies” sur lesquelles il peut se contenter de coller son étiquette…

Vous l’aurez compris, la traçabilité du vin n’est pas vraiment exemplaire… Mais, si la réglementation actuelle facilite les “zones d’ombre”, il est important de souligner que l’essentiel tient dans l’honnêteté de la communication du vigneron, à la fois au travers d’un étiquetage sans ambiguïté, mais aussi par la clarté de ses propos face à ses clients. Espérons qu’une majorité de producteurs joue le jeu de la transparence. Mais nous savons malheureusement que ce n’est pas toujours le cas.

PHILIPPE BARRET