LeRouge&leBlanc n°131

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La revue

N° 131
15 €
13 €

Montagne-Saint-Emilion, en quête de reconnaissance

Marie et Olivier Horiot, Vignerons de valeur(s) (Champagne)

Montagne-Saint-Émilion, En quête de reconnaissance (Bordeaux)

Minervois-la-Livinière, Quand La Livinière sortira du bois  (Languedoc)

Jérôme Bressy, Gourt de Mautens, Paroles de vigneron (Rasteau, Côtes-du-Rhône)

Portrait : Famille Despagne-Rapin (Montagne-Saint-Émilion, Bordeaux)

  • Domaine de Sulauze (Coteaux-d’Aix-en-Provence)
  • Clos Marie-Louise (Jurançon)
44 pages
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Extrait de la revue

Cuivre, un mauvais procès

Commençons par faire une concession : oui, dans le monde parfait des Bisounours, il serait bien de se passer de cuivre. Tant qu’on y est, on pourrait aussi interdire aux viticulteurs en bio d’utiliser un tracteur. Et dans un monde idéal, il n’y aurait d’ailleurs ni mildiou ni glyphosate ni pesticides. Mais revenons sur terre : nous sommes dans un monde où le compromis nous gouverne.

C’est pour cela que nous trouvons que tous ceux qui hurlent avec les loups ces derniers temps pour reprocher à la viticulture bio d’utiliser du cuivre, qualifié dans leur bouche de produit « polluant et dangereux », ne manquent pas d’air. Au championnat du monde des hypocrites, nous tenons nos lauréats.

Dans le vignoble, on entend en effet de plus en plus souvent des discours aigres-doux de viticulteurs conventionnels, la bouche en cœur : « Le bio ce serait bien, mais avec les doses de cuivre qu’ils mettent, non, ça n’est pas possible ! » Une manière de détourner l’attention de tous les produits bien plus dangereux utilisés dans ces exploitations, c’est-à-dire sur 93 % des surfaces agricoles en France et 90 % des surfaces consacrées à la vigne (chiffres de 2017). Car le cuivre, s’il peut avoir des effets négatifs sur certains types de sols n’est pas un produit dangereux pour la santé humaine[1]. Aucune étude sérieuse ne l’a démontré[2]. S’il y avait un gros problème de santé, les quantités utilisées autrefois (25 à 30 kg/ha par an contre 6 ces dernières années !) auraient eu des conséquences visibles.

Mais rien n’y fait. Le cuivre, aujourd’hui sans remplaçant sérieux pour la viticulture bio[3], est de plus en plus souvent montré du doigt. Pas besoin d’être un fin limier pour découvrir une des raisons de cette chasse aux sorcières. Il suffit de lire les commentaires laissés sur le site de Vitisphère (un média pro de la filière vin) pour commencer à comprendre. Un ingénieur technico-commercial de l’industrie chimique écrit : « La dose de 4 kg/ha lissée sur sept ans est un compromis bénéfices/risques avec des arguments scientifiques à l’appui. Le bio devant apporter un bénéfice environnemental et de santé. Cela obligera ceux qui ne se reposaient que sur le cuivre à faire évoluer leurs pratiques. » En complément, il se réjouit que les « bio » soient obligés d’acheter d’autres produits que le cuivre, beaucoup plus rentables pour son industrie.

Au moins, les choses sont claires, même si on se passerait volontiers de leçons de morale et de “propreté” de la part d’un fabricant de produits plus que fortement suspectés d’être dangereux pour la santé. On sait aussi que les groupes de pression de la chimie sont extrêmement actifs auprès du ministère de l’Agriculture en France comme des instances européennes à Bruxelles, un luxe que ne peuvent évidemment pas se payer les organisations bios.

La toute nouvelle réglementation européenne, prévue pour les sept années à venir et qui entrera en vigueur le 1er février 2019, limite à 4 kg/ha l’utilisation du cuivre pour l’agriculture bio, une quantité lissée sur sept années consécutives, ce qui revient à dire qu’on a le droit d’utiliser au maximum 28 kg de cuivre sur cette période (l’ancienne réglementation autorisait 6 kg/ha par an, lissés sur cinq ans). Pour les régions viticoles les plus exposées au mildiou (Champagne, Bourgogne, Bordelais), il sera très difficile de tenir cette norme.

Cette décision est grave pour l’avenir du bio en France à un moment où la demande des consommateurs croît très rapidement et où l’évolution du climat inquiète. On entend déjà parler dans le vignoble de domaines prêts à renoncer au bio (on cite le chiffre de 20 %) ou d’autres qui, sur le point de franchir le cap, hésitent désormais.

Comble du paradoxe : les vignerons conventionnels (limités, eux-aussi, dans les mêmes proportions), qui consomment également du cuivre sur des surfaces neuf fois plus importantes, ne seront pas vraiment contrôlés sur les quantités utilisées (d’autant que de nombreux produits combinent molécules de synthèse et cuivre), alors que les certifiés bios seront étroitement surveillés par leurs organismes certificateurs.

La sagesse le dit fort bien : parfois, entre deux maux, il faut choisir le moindre. Entre un peu de cuivre dans les sols et un recul de la bio, notre choix est vite fait. Ne rien faire pour protéger et encourager la filière bio serait un scandale et une faute inacceptable.

PHILIPPE BARRET

(1) Le cuivre ne figure pas, par exemple, sur la liste des substances susceptibles de provoquer le cancer, établie par le Centre international de recherche sur le cancer, alors qu’on a plus que des doutes sur le glyphosate…

(2) Voir à ce sujet les écrits de Rémi Chaussod, expert en microbiologie des sols et de la problématique cuivre dans les sols viticoles, ancien directeur de recherches en microbiologie des sols, INRA Dijon.

(3) Certaines huiles essentielles, notamment d’agrumes, permettent de réduire les doses de cuivre,
sans le remplacer. Des herbes, comme les rumex, font diminuer la toxicité du cuivre dans les sols, de même que des apports en carbone (Gérard Ducerf – Promonature, spécialiste des plantes bio-indicatrices).