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Viticulture

Rapport spécial du GIEC sur l'état des sols de la planète : un beau travail sans lendemain ?

 

« Meurtrie, elle demande aux hommes : A quoi sert

Le ravage ? Quel fruit produira le désert ?

Pourquoi tuer la plaine verte ?

Elle ne trouve pas utiles les méchants,

Et pleure la beauté virginale des champs

Déshonorés en pure perte ».

Victor Hugo, « La Terre – Hymne » dans le recueil de poèmes « La Légende des siècles »

 

Quelques semaines avant la parution du numéro anniversaire de notre revue (numéro 133) sortait le rapport spécial du GIEC portant sur le changement climatique et l’utilisation des terres(« Climate change and Land »). En quoi cette publication pouvait-elle faire écho aux préoccupations énoncées par notre revue qui constate que la viticulture qui s’efforce de respecter les sols, les plantes et le terroir obtient des résultats qualitatifs significatifs que nous portons – trimestre après trimestre – à la connaissance de nos lecteurs ? Et bien, précisément, par la mise en exergue des méfaits de la surexploitation des terres, de la déforestation. Devant l’urgence écologique, les experts du GIEC recommandent notamment aux gouvernants d’adopter une « gestion plus durable des terres », ce qui suppose un équilibre à trouver entre qualité des sols et ressources alimentaires, réhabilitation et restauration des sols, arrêt des déforestations, diversification des cultures… Mais au-delà de l’important travail de synthèse des publications scientifiques de ces dernières années, au-delà des recommandations qui apparaissent pleines de bon sens, qu’est-ce que ce rapport va changer concrètement ? Trois points me semblent importants à souligner :

Premièrement, ce rapport n’a pas vocation à réaliser une analyse des mécanismes politico-économiques qui ont conduit à ce désastre (un quart des terres émergées est considéré comme dégradé du fait des activités humaines). Il ne vise pas à désigner les responsables de cette « dégradation des terres ». Car nul doute, ce n’est pas le seul « réchauffement climatique » qui est à l’origine de cette situation, mais aussi les hommes et leurs pratiques non soucieuses de préserver la biodiversité.  Le rapport ne l’élude pas, même s’il n’aborde pas le rôle des grands groupes de l’agrochimie comme Bayer, ChemChina-Syngenta, dans le développement d’une agriculture intensive et polluante (usage massif des pesticides) et dans la confiscation du bien commun des hommes (par le « contrôle » de la majorité des semences commerciales).

Deuxièmement, ce rapport ne fait que mettre en exergue, auprès du grand public et des « décideurs » ce qui est connu depuis longtemps par un cercle grandissant de citoyens et d’agriculteurs. Il suffirait, par exemple, d’interroger quelques vignerons en « bio » ou en « biodynamie » pour s’apercevoir qu’ils ont déjà tiré les leçons des limites et des dangers de l’agriculture industrielle et mis en œuvre, sur le terrain, des pratiques favorisant la vie des sols, conscients que la « viticulture conventionnelle » est destructrice, à terme, des sols et des écosystèmes. Je ne résiste pas à l’envie de citer Claude et Lydia Bourguignon qui ont effectué depuis 1990, plus de 8 000 analyses de sols en Europe et dans le monde et organisé des conférences afin de nous alerter sur les impasses de l’agriculture conventionnelle.). Ces deux scientifiques, qui avaient osé quitter la recherche publique pour fonder un laboratoire privé indépendant) travaillant directement avec les agriculteurs et les vignerons, proclament qu’il est nécessaire de « remettre de la science » dans l’approche des problèmes agricoles !

Troisièmement, à en juger par quelques réactions « officielles » suscitées par la publication du rapport spécial du GIEC, il y a tout à craindre de son effet « placebo ». Dans un communiqué de presse de 4 ministres de la République Française au sujet de la publication du rapport spécial du GIEC paru le 8 août 2019), le Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation indique qu’il « soutient la transition vers l’agro-écologie et une bio-économie plus résiliente et travaille activement à la reconquête des sols ».

Heureusement que la secrétaire d’Etat – Emmanuelle Wargon – a pris soin de préciser dans une interview au journal « Le Monde » en date du 27 Août 2019 que « la transition écologique est compatible avec le libre-échange et l’économie de marché ». Cela permet de mieux comprendre la logique de la ratification par l’Assemblée nationale du traité de libre échange (CETA) avec le Canada et les tractations au sujet du projet de ratification de l’accord commercial entre l’Union Européenne et le Mercosur (marché commun de l’Amérique du Sud). Sans oublier la décision « pragmatique » d’attendre 2025 pour que les agriculteurs français réduisent de 50% leur consommation de pesticides ou celle concernant le refus d’interdire le glyphosate avant 2021… Ce « réalisme économique » n’est pas pour déplaire à la FNSEA, qui a d’ailleurs publié un communiqué de presse au sujet du rapport du GIEC « accueilli positivement », car il « ne vise pas l’agriculture française (…) et conforte les agriculteurs français dans les efforts déjà accomplis ».

Alors oui, il n’y a pas à douter de la sincérité des experts du GIEC dans leur approche des problèmes mais c’est dans la manière dont nous nous saisirons individuellement et collectivement de ces problématiques qu’une évolution est possible. En faisant pression sur les décideurs pour qu’ils changent leur politique et mettent leurs actes en accord avec leurs déclarations. En mettant en accusation le rôle des Grands Groupes (de l’agrochimie) dans le développement d’une agriculture industrielle destructrice. Et en soutenant les actions entreprises sur le terrain par les agriculteurs, les viticulteurs qui ont fait le pari de l’agroécologie en minimisant l’usage d’intrants externes, en misant sur les complémentarités agro-sylvo-pastorales, en restaurant le lien de l’homme avec son environnement naturel.

 
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